Certes, ces dernières
années, l'institution a pris ses distances avec frère Ephraïm. Lui-même ne
dirige plus le mouvement. Mais il en reste l'un des principaux inspirateurs.
Selon les associations de lutte contre les sectes, en tout cas, ses pratiques et
ses préceptes sentent le soufre. Il aurait franchi la ligne jaune. Comme
quelques autres responsables de «maison», appelés les «bergers» dans le
langage communautaire.
Aujourd'hui, ces associations ont entre les mains une
quarantaine de plaintes, émanant de toute la France. Surtout, depuis le 25
avril 2005, la justice est officiellement saisie par un couple de trentenaires
opiniâtres. Myriam et Pascal Michelena (1), parents de trois enfants, ont
séjourné entre 1999 et 2001 dans l'une des maisons des Béatitudes, au château
Saint-Luc, à Cuq-les-Vielmur (Tarn).
Pendant trois ans, ils ont vécu selon les
préceptes de Gérard Croissant. Obéissance absolue, pauvreté, humilité... Un beau
programme - ils y ont cru. Aujourd'hui, ils parlent d'esclavage, de racket,
d'humiliations. Ils portent plainte pour «abus de faiblesse» et «travail
dissimulé»: «On nous a fait croire que nous faisions partie de «l'élite».
Comment avons-nous pu imaginer qu'une telle existence pouvait correspondre à un
idéal de vie chrétien ? Nous avons honte.»
Que cachent les Béatitudes ? Une
communauté fraternelle incomprise ?
Seulement quelques dérives qui ne sauraient
entacher l'ensemble du mouvement ? Ou une véritable secte qui s'est habilement
infiltrée à l'intérieur de l'Eglise catholique ? Selon la légende colportée
par frère Ephraïm, tout aurait commencé autour d'une «quatre-saisons». En
1973, en effet, il dîne dans une pizzeria de Montpellier avec sa compagne Jo et
un couple d'amis protestants. Soudain, une «inspiration divine» frappe Gérard.
«Et si on vivait en communauté ?» Aussitôt, les quatre convives créent la
Communauté du Lion de Judas et de l'Agneau immolé (qui sera rebaptisée en 1991
Communauté des Béatitudes).
Gérard a alors 24 ans et il est membre de l'Eglise
réformée. Il se destine à devenir pasteur. Mais il a rencontré Lanza del Vasto,
le disciple occidental de Gandhi, militant de la non-violence et du dialogue
interreligieux, qui a fondé sur le modèle des ashrams indiens la Communauté de
l'Arche dans le sud de la France. Gérard Croissant a-t-il voulu imiter le
philosophe contestataire en créant sa propre «succursale» ?
Un autre événement
décisif va l'influencer. En 1974, il part aux Etats-Unis et découvre les grands
rassem- blements évangéliques. Il est fasciné par ces prédicateurs ébouriffants
qui haranguent des foules de born-again. Il voit des assemblées entières prises
de transe, frappant des mains, habitées par l'Esprit saint. Les fidèles «parlent en langue», chantent dans un verbiage incompréhensible et exaltant.
Gérard est emballé. Jo, elle, se fait poser une couronne sur laquelle un
dentiste charismatique grave Jésus !
De retour en France, le couple retrouve
les amis de la pizzeria et s'installent du côté de Charmes-sur-Rhône. Là, Gérard
Croissant reçoit un nouveau «signe du ciel»: il doit renoncer au
protestantisme et se tourner vers le catholicisme. Croissant - qui dans la
foulée s'attribue le nom de frère Ephraïm - veut réveiller les cathos, faire
passer sur eux le grand souffle qu'il a ressenti chez les évangéliques
américains.
Une légende de plus ?
«M. Croissant s'était brouillé avec les
protestants, assure aujourd'hui un curé qui l'a bien connu à cette époque. Il a
toujours voulu constituer son propre mouvement.
Il a profité de la faiblesse de
l'Eglise catholique pour faire son beurre !» Un opportuniste, le futur prophète
des Béatitudes? Un cynique qui module ses inspirations divines au gré de ses
intérêts ? «Un maquignon, oui!», dit le vieil abbé, très remonté.
Toujours
est-il qu'Ephraïm est ordonné diacre en 1978. Mieux, sa petite troupe est
décrétée «pieuse union» l'année suivante par l'évêque d'Albi, Mgr Coffy. Le fils
prodigue, transfuge du protestantisme, est accueilli à bras ouverts. Choyé même,
puisque l'évêché lui permet de s'installer dans le magnifique couvent des
capucins de Cordes-sur-Ciel.
La communauté de Cordes est la «maison mère». Le
coeur de l'entreprise Croissant. C'est là qu'Ephraïm va construire les
fondements de son «Eglise». Il l'inscrit dans la mouvance du Renouveau
charismatique catholique qui apparaît dans la France baba d'après-68, dans le
sillage du pentecôtisme nord-américain.
La spécificité des Béatitudes ?
Laïques,
mariés ou célibataires vivent sous le même toit que des religieux consacrés. Un
mélange qui susci- tera bien des controverses au sein même de l'épiscopat. Mais,
en ces temps de déchristianisation, comment ne pas se réjouir quand naît un
nouveau mouvement qui recrute activement parmi la jeunesse ? D'autant que
celui-là promet de renouer avec le modèle des premiers chrétiens communiant dans
le partage des biens et de la pauvreté volontaire. Défendant le plus souvent des
valeurs en perte de vitesse: l'hostilité à l'avortement ou au féminisme.
Pour les temps de
prière communautaire, Ephraïm applique les méthodes «américaines»: guérisons
miraculeuses, transe, glossolalie... Et met au point une liturgie très
esthétique (aubes blanches, bougies, fleurs, danses, lectures en latin, chants
en hébreu ...) qui séduira bien au-delà du cercle des résidents des Béatitudes.
Ainsi va la «maison» de Cordes. Elle prospère, dans
une ambiance très «familiale». Philippe Madre, beau-frère d'Ephraïm, devient
le premier «berger» de la «maison». Jo s'assigne le rôle de grand argentier.
Bientôt, elle voyagera à travers le monde, ordinateur portable sous le bras,
pour relever les comptes de près de ... 80 «maisons» !
Extraordinaire
croissance.
Les enquêteurs essaient aujourd'hui de démêler l'écheveau. Ils
s'interrogent sur ses multiples sociétés et l'important patrimoine immobilier
des Béatitudes. Certes, la communauté a bénéficié d'une
aide de l'Eglise, mais aussi de dons de fidèles prompts à se défaire de leurs
richesses matérielles. «Les engagés définitifs se dépouillaient de la totalité
de leurs biens. Nous, nous devions verser une dîme sur toutes nos ressources»,
expliquent les Michelena. En trois ans, leurs 60'000 francs d'économies y
passent.
Le couple raconte un rythme de vie harassant: laudes, messes,
vêpres, oraisons ... - et travail bénévole de 7h30 à 22 heures. Pascal trime au
jardin puis au secrétariat. Myriam s'occupe des enfants et de la cuisine, pour
des tablées pouvant aller jusqu'à soixante personnes les semaines de séminaires
! «Nous devions manger les restes avariés des supermarchés quand se construisait
dans le même temps une maison à 6,5 millions de francs en contrebas du château
et que le «berger» faisait appel aux services d'un paysagiste pour le parc!»
Certains «bergers» semblent en effet avoir une vision toute relative du voeu
de pauvreté.
Philippe Madre demeure dans une résidence avec piscine, attenante
au monastère de Cordes. Un autre de ces bons «pasteurs» s'est offert une
maison de sept chambres avec minigolf près d'Arcachon. Et le prophète Ephraïm ?
Christian T., artisan, a travaillé six mois à la réfection de son Moulin de
Marie, dans les Landes. Il se souvient d'y avoir installé «fausses cloisons,
baignoire d'angle, Jacuzzi et sèche-serviettes d'une valeur de 1'500 euros».
Comme l'attestent ses relevés bancaires, il était rémunéré en liquide, ou avec
les chèques de dons sans ordre (allant parfois jusqu'à 6'000 euros) qu'étaient
priés de verser les adeptes venus suivre une «formation à l'accompagnement
spirituel» pour une somme oscillant entre 400 et 800 euros les quatre
jours.
Car la communauté organise aussi des stages.
Ephraïm se veut une sorte
de thérapeute religieux.
N'hésitant pas à faire le grand écart entre théologie
et psychothérapie. Côté théologie d'abord: après plusieurs séjours en Israël,
il élabore une spiritualité mélangeant judaïsme, protestantisme et orthodoxie
sur fond de catholicisme. Comme certains évangéliques, il est convaincu que seul
le rapprochement de tous les chrétiens avec leurs racines juives peut réaliser
les conditions du retour du Christ sur terre (dont les guérisons spontanées et
autres miracles seraient les premiers signes). Côté «psy»: il prône des
thérapies plus ou moins New Age censées mener à la «guérison intérieure».
Résultat: dans les «maisons», le «berger» est à la fois un «médiateur vers
Dieu» et un «accompagnateur psychospirituel». «On vous maintient dans une
introspection permanente, dans une confusion des plans psychologique et
spirituel complètement déstructurante», explique Pascal Michelena. «Il est alors
très facile de vous couper de vos parents en les accusant de ne pas vous
apporter tout l'amour que vous réclamez, mais qu'heureusement vous pouvez
trouver en Dieu», ajoute Myriam, qui évoque une véritable «manipulation
mentale».
Une «emprise» renforcée par la peur de l'extérieur.
Chaque jour, on
leur répète que «l'Esprit du monde est infesté par le Diable personnifié». Un
seul salut, la communauté et le «renoncement au monde», «à toute propriété», «à
soi», «à sa volonté», l'«obéissance» absolue à la «Règle» et au «berger» à qui
l'on doit «soumission» et «transparence fraternelle»!
«C'est un système qui
donne un pouvoir colossal aux responsables des «maisons», confie un
ex-communautaire qui veut garder l'anonymat. Pour peu qu'ils aient une
personnalité tordue, ils deviennent des petits gourous.» Jacques Héliot,
président de l'Association Vie religieuse et Familles (Avref), qui a reçu
plusieurs témoignages d'ex-«Béats», confirme: «Dans certaines «maisons», les
membres n'ont plus la liberté de penser ou d'agir.»
Mme D., par exemple, n'a
pas revu sa fille depuis sept ans. «Ces sessions d'agapéthérapie [«guérison par
l'amour de Dieu»] détruisent tous les liens!», se révolte cette mère
impuissante. En 2005, sa fille l'a cependant contactée: elle lui a réclamé 250'000 francs
... pour la communauté. Mme D. n'a pas voulu céder. Elle est depuis
sans nouvelles.
«Les parents sont nombreux à nous solliciter, confirme
l'Unadfi, l'association d'aide aux victimes de sectes, mais ils ne peuvent pas
déposer plainte: leurs enfants sont majeurs.» En attendant, certains guides «psychospirituels»
vont parfois jusqu'à promettre la guérison du cancer, du sida
ou de l'homosexualité, et développent leurs activités. Ou les déplacent, quand
des inspections se font trop pressantes. Ainsi que semble le faire un autre
beau-frère de Gérard Croissant, Roland Blanquart, ex-cuisinier autoproclamé psy,
qui a un programme très chargé du côté de la Suisse pour l'année à venir. Guy
Rouquet, président de Psychothérapie Vigilance, se désole: «Il y a beaucoup de
gens sincères à l'intérieur de la commu- nauté qui ne voient pas la superstructure
et la manière dont ils sont utilisés et abusés.»
Pour compléter leur
«cauchemar», les Michelena ont appris par hasard qu'un prêtre condamné quatre
mois plus tôt par la cour d'appel de Rouen à cinq ans de prison pour pédophilie
sur mineurs de moins de 15 ans logeait en toute tranquillité au-dessus de la
chambre de leurs trois enfants, dans la «maison» de Saint-Luc où ils
séjournaient. Et ce en contradiction flagrante avec les indications de la cour.
Le «berger» d'alors lui avait même accordé le titre d'« accompagnateur
psychospirituel» !
En 2004 aussi, dans le «petit séminaire» créé par les
Béatitudes (une école hors contrat installée en 1988 à l'abbaye d'Autrey, dans
les Vosges, pour assurer la relève), un autre prêtre a été accusé de pédophilie.
L'affaire a cependant abouti à un non-lieu. L'un des garçons qui se disait
victime s'est depuis suicidé. Un ancien élève de l'établissement, très affecté,
témoigne également des «exorcismes pratiqués sur les élèves qui montraient le
moindre signe d'insoumission».
Simples brebis galeuses ? Accidents de
parcours ?
La «modération générale» de Blagnac, instance supérieure de la
Communauté des Béatitudes, sollicitée par «le Nouvel Observateur», refuse de
commenter les accusations qui pèsent aujourd'hui sur les «maisons» et leur
fondateur. En décembre 2002, le modérateur général avait pourtant envoyé une «lettre de pardon» «aux frères et aux soeurs ayant vécu à la communauté et
l'ayant quittée». Il s'était excusé «pour les fautes commises et pour les
souffrances infligées». Le père Bernard Marie, nouveau «berger» depuis
septembre, de l'ancienne «maison» des Michelena, évoque quant à lui
d'«éventuelles erreurs de jeunesse». Lors d'une AG de novembre, les statuts de
la communauté ont été révisés. Un léger nettoyage à destination du Conseil
pontifical ?
Les évêques, eux, sont embarrassés. Un rapport interne et
confidentiel d'avril 2005 les invitait déjà à être vigilants sur «les
conséquences graves sur la liberté de la personne et ses rapports familiaux»
que peut entraîner la confusion des plans spirituel et psychologique dans les
communautés. L'Unadfi et la Miviludes ont aussi alerté les
autorités ecclésiales à de nombreuses reprises. Mgr Maupu, président de la
commission sur les associations laïques, plaide pourtant le «manque
d'information». Plus au fait, Mgr Carré, évêque d'Albi, affirme avoir «signalé
un certain nombre de problèmes». Seulement, «les évêques n'ont pas autorité sur
les associations de laïques. Ce sera à Rome de trancher», conclut-il
prudemment. D'autant que fin 2002 les Béatitudes ont été reconnues par Rome
«association internationale laïque de droit pontifical ad experimentum» pour
cinq ans. Une consécration.
Aux dernières nouvelles, Ephraïm aurait fondé au
Sénégal une association pour les enfants de Dakar. Par internet, il réclame «en
urgence» à ses fidèles «entre 75'000 et 120'000 euros» pour acquérir «un terrain
ou une maison» !
(1) Myriam et Pascal Michelena racontent leur expérience
dans «les Marchands d'âmes. Enquête au coeur des Béatitudes: les thérapies
chrétiennes en question», Golias.