Becky
Fisher est une femme pasteur pentecôtiste, cette branche
du protestantisme qui se distingue notam- ment par la
manière exubérante et hyper émotionnelle avec laquelle
ses croyants expriment leur foi. Elle prêche exclusivement
pour les enfants et a fondé pour eux, dans une forêt
du Dakota du Nord, un camp de vacances ouvertement voué
à les endoctriner.
Devant
la caméra, elle explique que, de 7 à 9 ans, on peut
faire croire n'importe quoi à un être humain, et cela
restera gravé dans son cerveau pour la vie. Ces enfants
sont pour elle le nerf d'une nouvelle guerre qui vise
à faire triompher les valeurs évangélistes, à interdire
l'avortement aux Etats-unis, à imposer la doctrine créationniste,
à fusionner l'Eglise et l'Etat ... Son modèle, Becky
Fisher l'a trouvé chez les fondamentalistes musulmans,
qui ont compris que cet âge tendre est le plus propice
pour convaincre un individu de mourir en martyr. Il
est grand temps de nous y mettre, claironne Becky Fisher,
et nous triompherons, "parce que nous détenons
la vérité" !
Tout
un programme, qui glace véritablement le sang lorsque
l'on découvre les enfants en larmes, littéralement tordus
de douleur, se repentant d'avoir lu les aventures d'Harry
Potter (un sorcier est un ennemi de Jésus), ou d'avoir
dit un gros mot à l'école. L'arrivée d'une effigie en
carton de George Bush, que toute l'assistance est appelée
à vénérer, ferait presque sourire, si elle n'était pas
suivie par une scène de lavage de cerveau qui condense
à elle seule les racines du cinéma d'horreur américain:
un lobbyiste du mouvement "pro-life"
explique aux enfants qu'ils ont tous été créés par Dieu,
chacun avec un magnifique projet de vie écrit spécialement
pour lui.
La
violence religieuse n'est le monopole d'aucune confession
Il
leur met dans les mains des petites poupées en forme
d'embryon, et leur raconte que des milliers de petits
amis à eux ont été tués par des avortements, puis les
bâillonne d'un morceau de scotch rouge portant l'inscription
"life", et leur demande de prier pour
George Bush, et pour que le nouveau juge élu à la cour
suprême soit le candidat "pro-life".
Il les emmène ensuite se geler devant le Congrès à Washington,
leur bâillon sur la bouche, pour faire pression sur
cette élection - qui a effectivement abouti à l'élection
de Samuel Alito, le juge en question.
Ces
collusions entre la politique gouvernementale et le
mouvement évangéliste, auquel appartient M. Bush ainsi
que 38 % d'Américains, sont au centre du film. Depuis
que les démocrates ont remporté les dernières élections,
ces collusions ont perdu un peu de leur actualité. Ce
qui reste, en revanche, c'est le fanatisme de Becky
Fisher et des parents des enfants (dont certains refusent
d'envoyer leur progéniture à l'école), la violence et
l'efficacité avec lesquelles ceux-ci sont manipulés.
Si
le film pèche par certains aspects - une narration menée
tambour battant, resserrée sur quatre person- nages, et
plus généralement sur une communauté particulièrement
extrémiste, dont on ne mesure pas le poids réel -, il
n'en offre pas moins un éclairage saisissant sur ce
que l'on pourrait appeler la continuation du fascisme
par d'autres moyens. Il rétablit, et ce n'est pas son
moindre mérite, une vérité qui tend souvent à être oubliée:
la violence religieuse n'est le monopole d'aucune confession.
Le Monde
par Isabelle Regnier - 17
avril 2007