| Quand
la CIA lavait le cerveau
- Ewen
Cameron, le "Mengele américain",
qui tortura, sous couvert
- psychiatrique,
des centaines de personnes de 1953 à
1963
La
CIA a utilisé, à leur insu, des centaines
d'Américains et de Canadiens pour des expériences
de "déprogrammation" cérébrale.
Trente ans plus tard, neuf d'entre eux obtiennent réparation.
Le
litige traînait depuis huit ans. Et ce n'est que
le mois dernier que le gouvernement US l'a soldé,
à "l'amiable", en versant plus de 6
millions de dollars à neuf Canadiens victimes
d'expériences de lavage de cerveau.
L'intérêt
des Américains pour les méthodes de "modification
de personnalité" avait été
éveillé dans les années trente
par des procès où, en Union soviétique,
les plus fidèles piliers du parti communiste
s'accusaient publique- ment d'être des traîtres.
En
1949, le procès. du Cardinal Mindzenty, en Hongrie,
avait ravivé cet intérêt: le prélat
se confessait en public, en des termes qui ne correspondaient
en rien à la personnalité qu'on lui connaissait.
Peu de temps après, George Kennan, ambassadeur
des Etats-Unis en Union soviétique, aurait fait
des déclarations si inattendues qu'on le soupçonna
victime de drogues psychotropes.
Pendant
la guerre de Corée, au début des années
1950, plus de 7 000 soldats américains furent
faits prisonniers. Près des trois quarts d'entre
eux signèrent des confessions ou des pétitions
demandant l'arrêt de la participation américaine
dans le conflit, et quinze pour cent collaborèrent
ouvertement avec les Chinois, en participant "volon-
tairement" à des émissions radiophoniques.
Quel
était donc le secret de ces communistes qui manipulaient
avec tant de facilité l'esprit de l'homme ? Pouvait-
on contrer ce "lavage du cerveau", terme inventé
par un journaliste qui collaborait avec la CIA et qui
fit florès pendant l'hystérie anti-communiste
culminant avec la chasse aux sorcières maccarthyste
?
La
Division de la guerre psychologique de l'US Air Force
mit donc sur pied un "groupe de travail" chargé
d'étudier les techniques de "déprogrammation"
des prisonniers de guerre, et de prévenir les
lavages de cerveaux. Deux psy- chiatres de l'université
de Cornell publièrent dans Archives of Neurology
and Psychiatry, un rapport selon lequel les prisonniers,
en Chine et en Union soviétique, étaient
amenés à se confesser, sans drogues ni
tortures physiques, par des techniques psychologiques;
celles-ci créaient une anxiété
telle que le prisonnier se tournait vers son interrogateur
comme vers un ami et un sauveur pour échapper
à la désintégration de sa personnalité.
Le
neurologiste Harold Wolff, de Cornell, s'engagea à
étudier les méthodes connues de manipulations
de la person- nalité, et demanda à la
CIA de lui fournir toute la documentation disponible
sur les techniques d'interrogation «y compris
la menace, la coercition, l'emprisonnement, la privation,
l'humiliation, la torture, le lavage de cerveau, la
"psychiatrie noire" (sic) et l'hypnose, avec
ou sans l'usage d'agents chimiques.»
Wolff
écrivit: «Nous assemblerons, analyserons
et assimilerons ces informations et entreprendrons ensuite
des investigations expérimentales visant à
mettre au point de nouvelle techniques offensives et
défensives de rensei- gnement.» Il ajoutait
que, «dans le cas où les études
entraîneraient un préjudice, nous comptons
que l'Agence mette à notre disposition des sujets
convenables ainsi que l'endroit pour réaliser
les expériences nécessaires».
Ces
recherches furent d'abord financées par l'intermédiaire
de la "Société pour l'investigation
de l'écologie humaine", située à
l'université Cornell, puis intégrées
à un vaste programme secret, dénommé
MKULTRA.
Il fut révélé plus tard que cette
entreprise douteuse impliquait 185 chercheurs civils
dans 80 institutions aux Etats-Unis et au Canada; le
projet MKULTRA se prolongea sur 25 ans, et coûta
quelque 25 millions de dollars aux contribua- bles américains.
On
n'en saura vraisemblablement guère plus car,
en 1985, une décision de la Cour suprême
des Etats-Unis autorisa la CIA à ne pas révéler
les noms des principaux chercheurs. Par la suite Richard
Helms, alors directeur de la CIA, ordonna la destruction
des documents ayant trait à MKULTRA.
Une
des universités impliquées dans le projet
était McGill, à Montréal, où
le psychologue
Ewen Cameron dirigeait
un centre de traitement psychiatrique, le Allen Memorial
Institute. Un des patients de l'Institut était
Louis Weinstein, dont le fils, Harvey, lui-même
devenu psychiatre, a mené une enquête sur
les activités de Cameron (1).
Celui-ci,
financé par la CIA, aurait «manifesté
un zèle thérapeutique qui touchait au
sadisme»... Cameron utilisait pour ses expériences
des malades mentaux, et avait développé
une méthode, décrite dans une demande
de financement adressée à la Société
pour l'investigation de l'écologie humaine —
qui filtrait les fonds de la CIA —, qui portait l'intitulé:
Les effets de ta répétition, de signaux
verbaux sur le comportement humain.
La
procédure proposée comprenait:
- La
rupture des structures de comportement du patient
au moyen d'électrochocs particulièrement
intenses (déprogrammation).
- La
répétition intensive (16 heures par
jour pendant 6 à 7 jours) d'un signal verbal
préarrangé.
- L'isolation
sensorielle partielle du patient durant cette dernière
période...
- ...suivie
d'un sommeil continu de 7 à 10 jours. (Cameron
essayait, dans ses expériences, une quantité
de drogues, y compris le curare et le LSD.)
Lorsque
Louis Weinstein, le père de Harvey, se présenta
à l'Allen Memorial Institute, il souffrait d'anxiété,
appa- remment consécutive à une intervention
chirurgicale. Mais au lieu de bénéficier
d'un traitement psychiatrique, il fut victime d'un lavage
de cerveau, suivi de tentatives de reprogrammation à
la sauce Cameron.
Cameron
a commencé ses expériences dès
1953, écrit Harvey Weinstein: «Avec l'aide
de la CIA
par l'intermédiaire du projet MKULTRA,
sous prétexte de traitement, des patients innocents
devinrent des victimes de la recherche sur le lavage
de cerveau.»
Ces
"travaux" furent poursuivis jusqu'en 1963.
Au moins cent patients canadiens furent soumis à
des procédures de lavage de cerveau. Ce n'est
qu'après le départ de Cameron de l'Allan
Memorial Institute qu'une étude fut publiée,
faisant état de séquelles physiques chez
un quart des "cobayes humains".
L'échelle
de mémoire de Wechsler (un test de mémorisation)
appliquée à 27 de ces patients, mit en
évidence une amnésie de 10 mois à
10 ans chez plus de la moitié d'entre eux. Le
Dr Sidney Gottlieb, un des responsables du projet MKULTRA,
déclarait par la suite: «Il était
clair dans mon esprit, et j'ai témoigné
à ce sujet auparavant, que le projet MKULTRA
n'a donné aucun résultat vraiment valable
à la CIA.»
Selon
Harvey Weinstein, ce même médecin avait
participé à une autre "expérience"
qui avait coûté la vie d'un homme, Frank
Olson, un employé civil de l'Armée américaine.
Olson avait reçu, à son insu, du LSD;
il donna des signes de paranoïa, d'agitation et
de dépression, et fut emmené à
New York pour consultation médicale. Au milieu
de la nuit, il se jeta de la fenêtre de son hôtel.
Harvey
Weinstein a poursuivi une longue enquête pour
tenter de comprendre comment son père, après
plus de trois ans de traitement qui avait coûté
des milliers de dollars, avait perdu sa personnalité,
son élan vital, son travail et enfin sa maison.
Comment Cameron, psychiatre de réputation internatio-nale,
en était-il arrivé à se livrer
à de telles expériences.
Cameron
s'intéressait depuis plusieurs années
au rôle de la psychiatrie comme agent du changement
social. Il avait déposé au procès
de Nazis à Nuremberg, et citait l'Allemagne nazie
comme l'exemple néfaste d'un système qui
avait empoisonné les esprits en propageant et
en exploitant l'anxiété collective. Pour
Cameron, la psychiatrie pouvait contribuer au progrès
social. Elle devait participer à la mise au point
de techniques de contrôle, pour éviter
que les parents ne transmettent aux enfants des attitudes
démodées, des tabous et des inhibitions
pouvant engendrer des sentiments d'insécurité,
d'anxiété, d'inadaptation. Certains individus,
disait-il, ne devaient pas avoir d'enfants.
Dans
les années 1950, alors qu'il avait une cinquantaine
d'années, Cameron était au sommet de sa
carrière. Professeur à l'université
McGill, psychiatre-en-chef du Royal Victoria Hospital
et directeur de l'Allan Memorial Institute of Psychiatry,
il était président de nombreuses associations,
dont l'Association américaine de psychiatrie
et l'Association psychiatrique mondiale.
Bourreau
de travail, organisateur brillant, mais homme solitaire,
il semblait animé d'une mission. Il n'hésitait
pas à publier les résultats de ses travaux
sur le lavage du cerveau, et de nombreux psychiatres
s'étonnent aujourd'hui qu'aucun de ses collègues
n'ait ouvertement manifesté son désaccord
avec une approche qui n'avait jamais été
utilisée en psychothérapie: l'association
de méthodes physiques et de techniques psychologiques
violentes visant à briser les défenses
du patient et, une fois vulnérable, à
réorienter sa pensée.
Cameron
pensait que «la réorganisation de la personnalité
peut être obtenue sans avoir à résoudre
les conflits ou revivre des expériences passées.»
Ses techniques brutales n'étaient pas réservées
aux pa-tients atteints de maladies mentales graves,
et il envisageait même leur extension au delà
du traitement clinique: «De toute évi-
dence, a-t-il écrit, ce qui a pu être obtenu
avec des patients psychotiques peut être étendu
à tous les domaines où intervient une
malfonction de la personnalité, que ce soit dans
le domaine de la psychiatrie ou non.»
Voilà
qui ne peut manquer d'évoquer l'attitude de certains
psychiatres soviétiques, pour lesquels une
déviation de la norme politique pouvait être
assimilée à une maladie mentale.
Electrochocs,
narcose, drogues, curare, isolation sensorielle, la
méthode Cameron pouvaient provoquer des perturbations
massives de la mémoire et du comportement. Pour
la seule isolation sensorielle, le patient était
enfermé dans une pièce sombre, les yeux
bandés ou couverts de lunettes noires, isolé
du bruit, et maintenu dans l'incapacité de toucher
son propre corps...
Au
fur et à mesure de ses expériences, leur
auteur inventait un vocabulaire scientifique impressionnant.
Ainsi, après la déprogrammation, le sujet
était soumis au psychic driving, cette
"conduite" forcée du psychisme qui
devait passer outre les défenses psychologiques
et permettre "l'implant dynamique": pendant
des heures d'affilée, le patient écoutait
des enregistrements, d'abord de sa propre voix (conduite
"autopsychique") puis la voix d'autres personnes
(conduite "hétéropsychique")
lisant des phrases construites à partir d'émotions
que le patient lui-même avait exprimées.
En
1960, Cameron et ses collègues avaient mis au
point une technique dite de "communication ultra-conceptuelle"
destinée à briser la résistance
au changement. Le sujet devait écouter des messages
enregistrés, pendant 16 heures consécutives,
jour après jour, pendant 20 et même 30
jours. Ensuite, on lui administrait des drogues destinées
à bloquer les perceptions sensorielles et à
inhiber son activité (une de ces drogues était
le monohy- drochloride de piperidine ou PCP, mis au
point pour servir d'anesthésique en médecine
vétérinaire et pouvant provoquer des troubles
mentaux graves chez l'homme).
Enfin,
si l'on jugeait que le patient résistait au traitement,
on y ajoutait une série d'électrochocs,
voire le coma insulinique, provoqué par une injection
intraveineuse d'insuline. «Ce genre de traitement,
écrit Harvey Weinstein, n'était d'usage
dans aucun pays civilisé.»
«La
déprogrammation, écrit-il encore, était
un processus à trois étapes lors duquel
les patients perdaient progressivement les notions de
temps et d'espace. C'était une perturbation si
importante de la mémoire qu'elle ne pouvait pas
être mesurée...Dans la première
étape, il y avait une certaine perte de mémoire,
mais le patient savait qui il était et où
il se trouvait. Dans la seconde, il perdait l'espace
et le temps, mais puisqu'il se rendait compte qu'un
changement s'était produit, il demeurait très
anxieux. A la troisième étape, il perdait
les notions d'espace et de temps, mais aussi tout sentiment
qui devait (normalement) exister.»
Cruelle
ironie: il semble que ces travaux n'aient servi à
rien. En 1963, Cameron, alors président de l'American
Psychopathological Association, admit lui même
l'échec de ses méthodes.
Peu
de psychiatres ont critiqué Cameron avant sa
mort. Même après, les associations professionnelles
de psychiatres ont peu fait pour exposer les travaux
douteux auxquels certains de leurs membres ont certainement
participé. Le mois dernier le British Medical
Journal remarquait que la «fraternité psychiatrique
canadienne» avait été «remarquablement
réservée» à ce sujet.
L'Association
psychiatrique canadienne a fait un rapport selon lequel
les résultats des expériences de Cameron
avaient été soumis et acceptés
en leur temps par les comités de lecture de diverses
revues professionnelles, soulignant que de telles recherches
ne seraient plus acceptables dans le cadre actuel des
progrès de l'éthique médicale,
mais que ce n'est pas là une raison pour en faire
une critique rétrospective.L'article du BMJ
conclait que le mérite d'avoir mis au clair les
détails malheureux de cette affaire, malgré
le déplaisir officiel et le manque de coopération,
revient surtout à la grande presse.
Le
montant de l'indemnisation accordée par le gouvernement
américain n'a pas été précisé,
mais selon l'université de Stanford, où
Harvey Weinstein enseigne la psychiatrie, il se monterait
à 750 000 dollars (environ 4,5 millions de francs)
par plaignant. Quant au gouvernement canadien, il a
versé 20 000 dollars (120 000 francs) à
chacune des victimes, ce qui représente, écrit
Harvey Weinstein, « le geste de cynisme ultime
d'un gouvernement envers ses citoyens ».
Jean
Ferrara
(1)
«A
Father, a Son, and the CIA», par Harvey Weinstein,
James Lorimer & Company, publishers, Toronto, 1968.
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