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Le
cerveau est une machine à
fabriquer de la croyance
- Le
Nouveau Quotidien -8 juin 1995
- [Texte
intégral]

Pourquoi
un tel besoin d'irrationnel en ce siècle où
devraient triompher la logique et la raison ? Parce
que notre système cérébral s'est,développé
non pas pour assurer la vérité, la logique
et la raison, mais la survie. C'est la thèse
de James E. Alcock, publiée dans le «Skeptical
Inquirer».
Un
grand nombre de personnes sont fermement attachées
aux croyances suivantes, passionnément contestées
par d'autres:
- On
peut accéder à ses vies passées
par l'hypnose.
- Les
horoscopes fournissent d'utiles informations sur
l'avenir.
- Les
soins spirituels réussissent parfois là
où échoue la médecine traditionnelle.
- Une
conspiration satanique généralisée
et «transgénérationnelle»
se prépare dans notre société.
- Certains
surdoués ont réussi à utiliser
leurs pouvoirs psychiques pour aider la police à
élucider des crimes.
- Nous
pouvons parfois communiquer avec les autres par
télépathie.
- Des
gens ont été enlevés par des
ovnis puis ramenés sur terre.
- Elvis
est vivant.
- La
vitamine C peut prévenir ou guérir
le rhume.
- Les
immigrés nous volent nos emplois.
- Certains
groupes raciaux sont intellectuellement inférieurs.
- Certains
groupes raciaux sont athlétiquement supérieurs,
du moins dans certains sports spécifiques.
- Le
crime et la violence sont liés à la
décomposition de la famille traditionnelle.
- Le
potentiel nucléaire de la Corée du
Nord représente une menace pour la paix mondiale.
Malgré
la belle assurance qu'affichent autant ceux qui y croient
que ceux qui n'y croient pas, dans la plupart des cas
aucun des deux camps ne peut justifier son opinion par
des preuves incontestables. Certaines de ces croyances,
comme la télépathie et l'astrologie, contredisent
la vision du monde scientifique habituelle et sont donc
considérées comme «irrationnelles»
par de nombreux savants. D'autres ne sont absolument
pas incompatibles avec la science, et, qu'elles soient
basées ou non rationnelles.
Les rationalistes du XIXe siècle prédisaient
que la superstition et l'irrationalité seraient
vaincues par l'éducation universelle.
Ils avaient tort. Le taux élevé d'alphabétisation
et l'éducation universelle n'ont que peu
contribué à la diminution de telles croyances,
et les sondages ne cessent d'indiquer
qu'une large majorité du public croit
à la réalité de phénomènes
«occultes»,
«paranormaux» ou «surnaturels».
- Pourquoi
en va-t-il ainsi ? Pourquoi la superstition
et l'irrationalité abondent-elles
- en
cette ère hautement scientifique et technologique
?
Parce
que nos cerveaux et nos systèmes nerveux
constituent une machine à générer
des croyances, un engin qui produit des
convictions sans égard particulier pour ce
qui est réel et ce qui ne l'est pas. Cette machine
à croyances sélectionne les données
dans
son environnement, les façonne, les combine
avec des informations puisées dans les
souvenirs et crée des certitudes généralement
conformes à celles existant déjà.
Ce système
est tout aussi capable de générer des
convictions erronées que réelles. Elles
guident
les actions futu- res et, correctes ou absurdes,
elles peuvent se révéler précieuses
pour
l'individu qui les partage. Que le paradis
pour les âmes méritantes existe réellement
ou non n'entame en rien l'utilité d'une telle
certitude pour les gens qui cherchent un sens
à leur vie.
Les
croyances que l'on pourrah considérer comme
«irrationnelles» ne diffèrent fondamentalement
en rien des autres, elles sont engendrées
de la même façon. Nous ne disposons
peut-être pas de preuves suffisantes pour
croire en des concepts irrationnels, mais
nous n'en avons pas davantage pour la plupart
de nos convictions.
Prenons un
exemple.
Vous pensez certainement qu'il est bon
pour vous de vous brosser les dents, mais
il est peu probable que vous ayez des preuves
à l'appui de cette certitude, à moins
d'être
dentiste. On vous l'a enseigné, c'est assez
logique, et vous n'avez jamais été amené
à vous poser des questions à ce sujet.
(...)
La pensée magique
L'unité
d'apprentissage est la clé pour comprendre
la machine à croyances. Elle est liée
à l'architecture physique du cerveau et du
système nerveux; et sa nature même nous
condamne
à un processus virtuellement automatique
de pensée magique. «La pensée magique»
est l'interprétation de deux événements
survenant de façon rappro- chée, comme
si l'un était provoqué par l'autre, sans
aucune
considération pour le lien causal. Par exemple,
si vous pensez que le fait d'avoir croisé
les doigts vous a porté chance, vous avez
associé l'acte de croiser les doigts avec l'heureux
événement qui s'est ensuivi et leur avez
attribué un lien causal.
Notre
cerveau et notre système nerveux ont
évolué pendant des millions d'années.
Il est
important de reconnaître que la sélection
naturelle
n'opère pas des choix directement en
rapport avec la raison ou la vérité; elle
choisit
dans le but de reproduire la réussite. Rien
ne permet à notre appareil cérébral
d'attribuer
un statut particulier à la vérité.
Imaginez
un lapin dans l'herbe haute et, pour
un instant, prêtez-lui un minimum d'intelligence
et d'esprit logique. Détectant un bruissement
dans l'herbe, et ayant appris par
le passé que cela pouvait occasionnellement
signaler la présence d'un renard affamé,
le lapin se demande s'il y a vraiment un renard
cette fois ou si le bruissement a été
provoqué
par une rafale de vent. Il attend une
preuve plus concluante. Bien que motivé par
la recherche de la vérité, ce lapin ne
vivra
pas longtemps. Comparez ce lapin à celui qui,
par une réaction puissante et autonome de
soit système nerveux, déguerpit aussi
vite qu'il
le peut en percevant le bruissement. Il a plus
de chances de vivre et de se reproduire.
La
recherche de la vérité n'est pas toujours
bénéfique
à la survie, et la fuite, même motivée
par des certitudes erronées, n'est pas toujours
un si mauvais choix. (...)
Le monde qui nous entoure est rempli
de coïncidences
L'unité
d'apprentissage est constituée de façon
que nous tirions très rapidement les enseignements
de l'associa- tion de deux événements
marquants, comme toucher un four
chaud et ressentir de la douleur. Elle est
ainsi faite que des appariements significatifs
produisent un effet durable alors que les
non-appariements de deux événements semblables
sont loin d'avoir autant d'influence.
Si un enfant touchait une fois un four
chaud et se brûlait, puis s'il le touchait de
nouveau sans se brûler, l'association entre
la douleur et le four ne serait pas automatiquement
effacée. Cette asymétrie essentielle
— l'appariement de deux stimuli a un
impact important alors que la présentation
individuelle des stimuli a un effet bien moindre
— est importante pour la survie.
Cette
dissymétrie de l'apprentissage est également
en grande partie responsable de l'erreur
qui fausse notre jugement lorsque certains
événements coïncident de temps à
autre.
Par exemple, si nous pensons à l'oncle
Harry et qu'il nous téléphone quelques
minutes plus tard, on pourrait croire
que cela exige une explication relevant
de la télépathie ou de la précognition.
Cependant,
nous ne pouvons estimer correctement
la relation entre ces deux faits que
si nous considérons aussi le nombre de fois
où nous avons pensé à Harry sans
qu'il appelle,
ou celles où nous n'avons pas pensé à
lui mais qu'il a appelé quand même. Ces
dernières
circonstances — non appariées —n'ont
que peu d'impact sur notre système d'apprentissage.
Comme nous sommes excessivement
influencés par l'appariement d'événements
marquants, nous voyons un lien
— parfois même causal — entre deux faits,
même s'il n'existe pas. Ainsi, les rêves
ne
peuvent correspondre à des événements
ultérieurs
que de temps en temps, par hasard.
Et pourtant cet appariement peut avoir
des conséquences dramatiques sur la croyance.
Le monde qui nous entoure est rempli
de coïncidences, certaines ont un sens
mais la grande majorité n'en a pas. (...)
Les
événements eux-mêmes déterminent
souvent la façon dont nous réagissons.
Si je vous disais qu'en rentrant
chez
moi hier soir, j'ai trouvé une vache dans
mon salon, vous seriez plus vraisem- blablement
enclins à rire qu'à me croire, même
s'il n'y a objectivement rien d'impossible
à cela. Si, au contraire, je vous disais que
je suis entré dans mon salon, que j'ai été
effrayé par une étrange lueur au-dessus
du
fauteuil de mon défunt grand-père et qu'il
a soudain fait froid dans la pièce, vous serez
probablement moins sceptiques et ouvrirez
grand vos oreilles afin de ne pas perdre
un détail, renonçant peut-être au
jugement
critique que vous auriez porté sur l'histoire
de la vache.
Parfois, une émotion intense
peut brouiller l'application de la réflexion
critique. D'autres fois, nous sommes astucieusement
dupés. La
rationalité est souvent désavantagée
au
profit de la pensée intuitive. Le défunt
psy- chologue
Graham Reed donnait l'exemple
du faux raisonnement du joueur. Supposez
que vous observez un jeu de roulette.
Le noir est sorti dix fois de suite, et une
forte intuition vous envahit: le rouge va
sortir incessamment. Le noir ne peut pas
sortir indéfiniment. Pourtant votre esprit
rationnel vous dit que la roue n'a pas de
mémoire, que chaque tirage est indépendant
de ceux qui l'ont précédé. Dans
ce cas,
la bataille entre l'intuition et la rationalité
n'est pas toujours remportée par la rationalité.
(...)
Les
expériences assorties d'une forte émotion
impriment une inébranlable croyance en l'explication,
quelle qu'elle soit, à laquelle l'individu
a dû recourir. Si quelqu'un est impressionné
par un cas apparent de télépathie ou
d'ovni, la réflexion ultérieure sera certainement
dominée par la conscience d'une intense
réaction émotionnelle, menant à
la conclusion
que quelque chose d'inhabituel s'est
vraiment produit. Et, à son tour, l'émotion
influencera directement la perception et l'apprentissage.
Les réactions émotionnelles déclenchées
par un événement peuvent nous amener
à l'interpréter comme étant bizarre
ou
inhabituel. (...)
Des expériences perceptives merveilleuses
et invraisemblables
Notre
cerveau est aussi capable de générer
des expériences perceptives merveilleuses
et invraisemblables aux- quelles nous
sommes rarement préparés. Les expériences
hors du corps, les hallucinations, les expériences
proches de la mort, les expériences
extrêmes, toutes sont susceptibles de provenir
non pas d'une réalité transcendantale
extérieure, mais plutôt du cerveau lui-même.
Nous ne sommes pas toujours en mesure
de distinguer le matériau émanant du cerveau
de celui émanant du monde extérieur,
c'est pourquoi nous pouvons attribuer à
tort au monde extérieur des perceptions et des
expériences créées à l'intérieur
même de notre
cerveau. (...)
Ainsi
que je l'ai déjà mentionné plus
haut,
il arrive que les certitudes erronées
soient encore plus utiles que celles qui reposent
sur la vérité. Shelley Taylor, dans son
livre «Illusions positives», explique que
les
personnes légèrement déprimées
sont souvent
plus réalistes que les gens heureux. Les
individus émotionnellement bien portants
vivent, en quelque sorte, en créant. de fausses
croyances — les illusions — qui diminuent
l'angoisse et renforcent le bien-être, tandis
que les individus déprimés perçoivent
le
monde de façon plus exacte.
Les gens heureux
sous-estiment la probabilité d'être atteints
d'un cancer ou d'être tués, et évitent
peut-être
même de penser à l'ultime réalité
qu'est
la mort. Les êtres déprimés, au
contraire,
sont plus sensibles à ces inquiétudes.
(...)
Nous
voyons parfois les erreurs et la bêtise
dans les convictions des autres. Il est très
difficile
de les voir dans les nôtres. (...) La réflexion
critique, la logique, la raison, la science,
tous ces termes s'appliquent d'une façon
ou d'une autre à la tentative délibérée
de
débusquer la vérité dans l'embrouillamini
de l'intuition, de la fausse perception et de
la mémoire faillible.
Le véritable penseur
critique
Le véritable penseur
critique
accepte ce que peu de gens admettent:
on ne peut pas faire systématiquement confiance
à nos perceptions et à nos souvenirs.
L'éducation et l'encouragement à la pensée
critique permettront à notre société
de
s'écarter de l'irrationalité, mais nous
ne parviendrons
jamais à abandonner complètement
nos tendances irrationnelles, de par la
nature même de la machine à croyances.
L'expérience
est souvent un piètre guide vers
la réalité. Le scepticisme nous aide à
interroger
notre expérience et à éviter d'être
trop
prompts à croire n'importe quoi. Essayons
de nous souvenir des mots de feu P.J. Bailey:
«C'est où se trouve le doute que réside
la vérité, car il est son ombre.»
- James
E. ALCOCK
- SKEPTICAL
INQUIRER
- Traduction:
Pilar SALGADO
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