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Un
tourbillon technoscientifique qui fait peur
Auparavant
les grandes mutations se déroulaient sur un ou
deux siècles

- L'hebdo
- 24 décembre 2003
- [Texte
intégral]
«N'attendez
rien du XXe siècle, car le siècle attend
tout de vous.» Cet appel de Gabriel Garcia Marquez
aurait pu venir de Jean-Claude Guillebaud. L'essayiste
français tente en effet de nous faire retrouver
Le Goût de l'Avenir dans un cinquième
essai consacré à la modernité.
Après
La Trahison des Lumières, La Tyrannie
du Plaisir, La Refondation du Monde et Le
Principe d'Humanité, il mène l'enquête
sur le malaise contemporain qui est le nôtre,
dans la mouvance de la pensée systémique
du philosophe Michel Serres, d'Edgar Morin ou de René
Girard.
«Sans
le savoir, nous sommes déjà entrés
dans un nouveau monde», écrivez-vous. Comment
ça, sans le savoir ?
Nous
sommes confrontés tous les jours à des
questions éthiques, politiques, économiques,
auxquelles et nous n'avons pas de réponses. Parce
que ce sont des questions inéditesqui mettent
en cause les concepts mêmes qui permettraient
de se forger une opinion ! Même si nous le vivons
quotidiennement, nous ne percevons que très mal
la rupture historique et anthropologique de très
grande ampleur que ça représente.
Ces
changements sont- ils aussi importants que lorsque nous
sommes passés du paléolithique au néolithique,
de la cueillette à l'agriculture, de l'oralité
à l'écriture ?
Prenez
la révolution informatique, qui n'en est qu'à
ses débuts. L'apparition du cyberespace ébranle
des catégories mentales qui étaient stables
depuis des siècles: le temps et l'espace, ces
choses qui paraissaient aussi assurées, sont
remises en question - quand vous êtes sur l'internet,
où êtes vous ? Dans quel lieu ? Que signifie
l'espace virtuel ? Nous ne le savons pas, nous n'avons
pas appris à le penser, c'est un travail de refondation
de la pensée elle-même. Il faut que nous
apprenions à conquérir, à organiser,
à définir l'équivalent d'un sixième
continent.
Prenez
la révolution des biotechnologies: des concepts
comme celui de filiation, de généalogie,
de procréation, sont érodés. On
peut procréer sans passer par la sexualité
de deux êtres vivants de sexe différent,
en court-cir- cuitant les principes généalogiques
qui nous fondaient comme être humain. Cloner,
c'est fabriquer quelqu'un qui sera à la fois
mon fils et mon frère, pulvérisant les
catégories fondatrices de l'humanité.
Ces révolutions sont radicales, et font naître
des débats confus. On a créé des
comités éthiques qui essaient de réfléchir
à tout cela, mais qui sont dépassés
au vu de la nouveauté fondamentale des questions!
Prenez
encore la révolution économique: nous
découvrons que l'économie peut être
déterritorialisée. C'est-à-dire
que les lois du marché, qui se déploient
sur le cyberespace, font circuler chaque jour à
travers le monde un peu plus de 1500 milliards de dollars.
Ces sommes considérables échappent à
la régulation politique traditionnelle: nous
sommes toujours des Suisses, des Français, des
Européens, et la politique s'exerce à
travers des espaces qui appartiennent à l'ancien
monde. Comment organiser, demain, la conjugaison entre
une économie hors sol, et une politique qui continue
à être organisée quelque part ?
Nous ne savons pas encore faire ça.
Dans
quel état d'esprit vivons-nous ces changements
profonds ? Nous avons peur tout d'abord, parce que nous
avons l'impression que le ciel nous tombe sur la tête.
En effet, le vieux monde s'engloutit, nous donnant le
senti- ment qu'il n'y a plus de pilote dans l'avion,
que nos sociétés sont entraînées
dans un tourbillon technoscientifique, médiatique,
que personne ne contrôle. Juste après la
peur, vient la nostalgie...
Toutes
les civilisations n'ont-elles pas eu cette peur de l'avenir
?
Certes,
et c'est ma façon de la combattre. De tous temps,
les hommes et les femmes n'ont jamais compris les grandes
mutations qu'ils vivaient. Les contemporains de saint
Augustin n'ont pas compris qu'ils vivaient la fin de
l'Empire romain, les contemporains de Montaigne qu'ils
vivaient la Renaissance. Les contemporains de Voltaire,
de Diderot ou de Condorcet n'ont certainement pas compris
qu'ils vivaient avec le siècle des Lumières
le début de la modernité. C'est toujours
après coup qu'on comprend ce qui est arrivé
à nos sociétés.
Par
conséquent, cette peur qui nous habite est assez
justifiée, d'autant plus que les changements
décisifs se sont produits en une vingtaine d'années,
alors qu'auparavant les grandes mutations se déroulaient
sur un ou deux siècles. Mais pour le reste, ce
qui nous arrive est la règle, et ne justifie
pas que cette peur se transforme en affolement.
Et
la nostalgie ? En quoi nous empêche-t-elle de
retrouver le goût de l'avenir ?
La
nostalgie est un sentiment noble, loin d'être
inutile. Il ne faut pas s'en moquer, elle est souvent
une source très importante de création
artistique. Mais la nostalgie a un inconvénient,
c'est qu'elle conduit à la tentation de la restauration,
alors que dans l'histoire, tous les phénomènes
de restauration ont abouti à des résultats
catastro- phiques. La nostalgie, il faut l'éprouver,
reconnaître sa noblesse, mais sans s'y enfermer.
Les solutions à nos problèmes sont devant
nous, pas derrière ! Prenez la question de la
famille.
Face à la dislocation du lien
familial,
on peut rêver de reconstituer la
famille d'autrefois, avec sa cohésion, sous
l'autorité du patriarche, etc. Mais nous
savons bien que ce n'est pas possible !
On ne peut pas renvoyer les femmes
à la cuisine ! On ne va pas revenir
sur des acquis qui sont définitifs !
Et d'ailleurs, la structure familiale
a toujours été évolutive dans l'histoire,
c'est une forme qui n'a jamais été
définitivement fixée. Il faut certainement
reconstituer une forme de liens
familiaux, mais certainement pas en
refaisant la famille à l'ancienne !
Comme
la crise de l'école, cette grave
crise de la transmission: on ne pourra
pas reconstituer les préaux d'école
avec les enfants en blouse grise, les instituteurs
d'autrefois, le catéchisme laïc
de l'école républicaine... Il y a des paramètres
fondateurs qui ont changé:
les enfants sont soumis à la télévision,
à l'internet – il s'agit de refonder
et d'inventer, non de restaurer.
- «Nous
avions inscrit dans nos structures mentalesla certitude
- que demain serait mieux qu'aujourd'hui»
Est-ce
un trop-plein de nostalgie qui nous a
fait perdre le goût de l'avenir ?
Non,
ce sont des raisons plus précises que
cela, et liées à l'époque. Nous
sommes
sortis il y a seulement trois ans
d'un XXe siècle terrible, marqué par
deux guerres mondiales, deux totalitarismes,
des centaines de millions de
morts. Et ces tragédies ont toujours été
construites au nom de l'avenir !
C'est
pour l'avenir radieux qu'on a envoyé
les gens au goulag ! Chaque fois que
l'homme a voulu transformer le monde,
nous nous sommes dit à juste
titre que ça a abouti à des catastrophes,
qu'il valait désormais mieux se
contenter du présent, être modeste,
ne plus faire de projets d'avenir prométhéens.
La deuxième raison, tout aussi
forte, est la prise de conscience écologique.
Nous nous sommes sou-dain
rendu compte qu'à trop vouloir transformer
le monde, nous risquions de
le détruire. Au réflexe de projets prométhéens
s'est substitué le principe
de précaution, nous décourageant
d'entreprendre..
La
troisième raison, c'est la crise économique
et sociale dans laquelle les pays
occidentaux se sont enfoncés depuis
maintenant trente ans. Elle a commencé
en Europe avec le premier choc
pétrolier en 1975. Cette crise a mis
fin à une période de croissance qu'on
a appelée les Trente Glorieuses. En
trente ans, entre 1945 et 1975, l'Europe
s'est enrichie de 400 % ! Et au fond, si
on met entre parenthèses la crise des
années 30 et la guerre, cette croissance
avait commencé au milieu du XIXe
siècle. Nous avions inscrit dans nos
structures mentales la certitude que
demain serait mieux qu'aujourd'hui.
Nous étions convaincus que nos enfants
vivraient mieux que nous, que nous-mêmes nous vivions mieux que nos
parents. Et c'était vrai.
Nous avions une
sorte de confiance automatique en
l'avenir. Or cette certitude a été bridsée
par la crise. Nous sommes entrés dans
le chômage de masse, dans la précarité,
dans des sociétés violentes, et
nous nous sommes accoutumés à l'idée
que probablement nos enfants vivraient
moins bien que nous. Et c'est vrai.
Quelque chose s'est brisé au fond de
nous-mêmes qui était la confiance
en l'avenir !
Ces
trois raisons nous ont fait entrer dans
le deuil de l'avenir. Nous allons de
l'avant avec plus de crainte que d'espérance.
Or aucune société ne peut
vivre sans vision de l'avenir et sans
espérance!
Cette
absence de vision fait resurgir avec force
la notion de fatalité, notion archaïque a
priori étrangère à la modernité
?
Totalement.
Ce fatalisme ambiant nous
fait revenir 2500 ans en arrière. L'Occident,
notamment sous l'influence
du judaïsme, s'est construit tout
entier sous le signe du refus du destin.
La pensée grecque était une pensée
du destin, mais les premiers prophètes
juifs, cinq ou six siècles avant
Jésus-Christ, se sontlevés pour faire
entendre des paroles à l'époque subversives,
disant que le temps n'était
pas circulaire, que nous n' étions pas
dans la fatalité et l'éternel retour,
mais
dans le temps droit. Autrement dit,
que ce n'est pas le destin qui nous entraîne,
mais nous qui fabriquons notre
destin.
Tout l'Occident s'est construit
autour de cette idée-là. Dans le
livre des Psaumes de l'Ancien Testament,
il y a cette réflexion magnifique
qui dit: «Si j'accepte que le monde
soit abandonné au destin, j'accepte que
le monde soit abandonné aux méchants,
aux plus puissants, aux plus riches.»
Aujourd'hui, le destin a pris la
forme de l'économie, de la technoscience
ou du système médiatique que
personne ne contrôle.
Votre
titre, Le Goût de l'Avenir, est tiré de
la
définition que le sociologue Max Weber donnait
de la politique. N'y a-t-il pas d'avenir
sans politique ?
Max
Weber dit: «La politique, c'est le goût
de l'avenir.» Dans son esprit et dans
le contexte, il dit que la démocratie
est le goût de l'avenir. Ce qu'il sous-entend,
ce que je dis aussi, c'est que
si vous ne croyez plus que l'avenir
est de notre responsabilité, que nous
pouvons le construire, alors la politique
perd sa raison d'être. Sauf peut-être
pour gérer la police ou les missions
régaliennes de l'Etat. Mais pour
le reste, si vous acceptez de vous abandonner
aux fatalités mécaniques, alors
la politique est vidée de son contenu.
Il faut la réhabiliter parce que la
crise profonde de nos démocraties vient
de là. Quand les hommes politiques
répètent qu'on ne peut rien faire,
qu'il n'y d'autre politique possible,
ils contribuent à démoraliser les citoyens.
Pourquoi irais-je voter pour la
droite ou la gauche si je sais que les
vainqueurs des élections, quels qu'ils
soient, se retourneront vers moi pour
me dire qu'ils avaient fait telle promesse
mais que, hélas, ils ne peuvent
rien changer ?
C'est la politique en
son cœur qui est visée. Il est temps de
sortir du deuil: l'avenir ressortit à
notre responsabilité. Il y a des contraintes
nouvelles mais aucune contrainte
nouvelle n'est impossible à
surmonter.
Et
à l'échelle individuelle, citoyenne, que
faire
pour retrouver le goût de l'avenir ?
Ne
pas céder au catastrophisme, retrouver
la confiance en notre capacité
de comprendre ce qui nous arri-ve.
Retrouver le sens critique, prendre ses
distances à l'égard de toutes les manipulations
possibles. Ce sont des conseils
d'une grande banalité, mais essentiels.
Qu'est-ce
qui vous rend si optimiste ?
Même
s'il y a de l'abstention partout, des
flambées de crispations populistes et
xénophobes partout - et ce sont des illustrations
de la crise -, dans le même temps,
la politique se réinvente ! Il y a des
acteurs nouveaux qui interviennent,
une vie associative très riche, des gens
qui s'engagent, qui militent, qui cherchent !
Il suffit de se balader une heure
ou deux sur le net pour com-prendre
qu'il y a beaucoup de citoyens. Et
dans la société, il y a une vitalité
en
profondeur qui me fait croire que la
politique est en train de se réinventer.
La politique, demain, ne ressemblera
pas à la politique traditionnelle,
Les structures classiques, partis ou
syndicats, sont en crise ou en perte
de vitesse, mais des structures nouvelles
se mettent en place. Cette refon-dation
a lieu, sous nos yeux mêmes.
Notre
désenchantement venant en partie de
la chute des diverses idéologies du XXe
siècle, faut-il tenter de les remplacer par
d'autres ?
En
tout cas pas si on prend le terme idéologie
dans le sens dogmatique ! S'il
y a une leçon à tirer des catastro- phes
du XXe siècle, c'est la bêtise du dogmatisme.
Il s'agit de réinventer la
capacité de débattre entre nous des valeurs
que nous voulons défendre.
Retrouver
l'ouverture à l'autre, la capacité
de dialogue, faire un minimum d'effort
pour penser la complexité des choses.
Ce qui est le contraire de la réinvention
des idéologies. Ceci dit, il faut
aussi inventer une manière d'agir ensemble.
Nous avons perdu la capa-cité
de défendre ensemble des projets communs.
Mais là aussi les choses se
réinventent, regardez sur le terrain de
la mondialisation: le mouvement altermondialiste,
même confus, témoigne
de cette volonté qu'ont les gens
de ne pas tout accepter, de rassembler,
de discuter. Tout le problème
est de trouver comment relier cette
effervescence créatrice avec le débat
politique
traditionnel.
- «Ce
sont les croyances faibles, qui sont dangereuses parce
qu'elle sont
inquiètes»
On
a longtemps cru que moins il y avait de croyances
dans le monde, plus il y auraitde
paix. Or ce n'est pas le cas. Pourquoi ?
Plus
une conviction est assurée d'elle-même,
plus elle est capable de s'ouvrir
à l'autre. Ce sont les croyances faibles
qui sont dangereuses parce qu'elles
sont inquiètes. Je ne parle pas seulement
des croyances religieuses: quand
elles ne sont pas assurées d'elles-mêmes,
elles ont tendance à se
replier sur le communautarisme, sur
la secte, à se barricader. Les
croyances
fortes, les convictions démocratiques
enracinées sont capables
de s'ouvrir au débat, et donc à
l'autre, parce qu'elles ont moins peur.
Aujourd'hui,
toutes les intolérances dans
nos sociétés - et je ne parle pas seulement
du fondamentalisme musulman,
mais c'en est un exemple - sont
directement produites par des croyances
affaiblies ou déstabilisées.
Une
croyance très forte ne devient-elle pas forcément
un extrémisme, un fondamentalisme ?
C'est
le contraire. Regardez l'islam: ses versions
fondamentalistes et agressives
sont le fait non pas de vieux musulmans
d'une ville du Maroc qui prient
à la mosquée tous les jours et sont
installés dans leur foi paisiblement.
Le fondamentalisme vient de jeunes
musulmans, souvent dans les milieux
scientifiques, qui sont déstabilisés
par la mondialisation. Regardez
Ben Laden: c'est un fondamentaliste
musulman qui appartenait à la jet-set
inter- nationale, déjà complètement
arraché à sa tradition par la mondialisation.
Regardez enTurquie, la
société la plus moderne du monde
musulman: la plupart des intégristes
viennent non pas de la base des gens
installés dans leur foi, mais de la
part de gens universitaires qui ont subi
le choc de la moder- nité sans être capables
de l'affronter et qui du coup se
replient sur une idée archaïque de leur
foi.
L'espace du libre débat démocratique,
la laïcité, est rendu possible par
la solidité des différentes convictions
qui cohabitent.
Il
faut donc non combattre mais rassurer toutes
les croyances ?
Bien
sûr, les rassurer pour qu'elles soient
capables de s'ouvrir à l'autre. Et
même, comme dit le théologien Stanislav
Breton, se réjouir que l'autre existe.
- Jean-Claude Guillebaud
«Le
Goût de l'Avenir»
- Editions
du Seuil (368 pages)
- L'article
au format .pdf
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