Peur de l'avenir, septicisme envers la science

Michel Monroy, psychiatre:

Jean-Claude Guillebaud, écrivain, essayiste, conférencier et journaliste:

Anne-Marie GOGUEL:

Les mécanismes d'allégeance

«Le scepticisme envers la science nourrit la demande»

Michel Monroy est psychiatre, auteur avec Anne Fournier de la Dérive sectaire (PUF, 1999). Il explique les mécanismes d'allégeance.

Comment expliquer le succès des groupes sectaires dans le secteur santé ?

Le succès des sectes s'inscrit dans les carences de notre organisation. En toile de fond, il y a le constat que la grande majorité d'entre nous a atteint un niveau de confort matériel. Dès lors, la demande se concentre sur le désir de développement personnel. Dans ce contexte, la psychologie connaît son heure de gloire. En même temps, la médecine scientifique fait l'objet d'une suspicion.

Il y a eu la vache folle, les dangers effectifs de l'atome: les scientifiques apparaissent comme des gens inquiétants. Le paradoxe de ce scepticisme est qu'on se jette dans les médecines parallèles.

Avec quelles conséquences ?

On revient à l'holisme qu'on avait oublié avec la science: c'est l'idée d'une fusion du corps et de l'esprit. La psycho logie devient une nouvelle frontière à conquérir. On constate aussi l'ouverture culturelle de nos sociétés à des pratiques ancestrales ou étrangères, naturelles ou orientales. Et un refus de la complexité du monde. D'où le recours à un «tout compris», à une vision du monde rassurante. Le corollaire de tout cela, c'est l'implication totale, la soumission. Le groupe sectaire devient une prothèse de système social.

Quelles sont les différences facilement repérables entre une thérapie authentique et une utilisation sectaire ?

Il faut d'abord distinguer deux mécanismes: d'un côté, les sectes s'emparent des psychothérapies et, de l'autre, des psychothérapeutes deviennent sectaires. Premier constat: aucune technique psychologique n'est à rejeter en elle-même. Pour autant, certaines facilitent l'emprise: l'émotionnel, l'effet de groupe, la sollicitation du corps ou des sens, un contenu doctrinal religieux ou philosophique favorisent un glissement vers une allégeance durable. En outre, il n'existe pas d'évidence naturelle en psychothérapie: on est davantage dans le domaine de la controverse, de la profusion des techniques. Avec une ambiguïté autour de l'objet: est-ce le soin, le développement, l'harmonie spirituelle ?... Et il n'existe pas, en France, de protection du titre de «psychothérapeute». (En 2009 une loi a été votée pour changer cette situation. Note d'Info-sectes)

Tout cela favorise une grande confusion, et les gens s'y ruent sans grand contrôle. Mais, quand la médecine et la psychothérapie sortent de leur rôle de «force d'appoint» et deviennent substitutives, en couvrant tous les registres du lien social, le risque est grand.

Qu'est-ce qui peut mettre la puce à l'oreille ?

L'absence de formation universitaire et l'absence d'une position autocritique du thérapeute. Le fait est que ces thérapies fonctionnent: les gens se transforment. Mais les finalités de la transformation doivent être au service du patient, pas du thérapeute. La thérapie doit être peu prescriptive: le thérapeute ne peut pas être un maître à vivre qui commande de divorcer ou de changer de métier. Il n'impose pas de règle de vie, une adhésion à un parti ou à une Eglise.

Dans une thérapie authentique, il n'y a pas d'exploitation: les frais sont prévus en référence à un «contrat», on n'est pas conduit à se laisser dominer sexuellement. Une thérapie vise à terme l'autonomie du patient.

Le profil des gourous

Existe-t-il un profil de gourou ?

Le gourou typique a des certitudes inentamables et réponse à tout. Il a du charisme, une autorité en tout domaine, il dispense des promesses et utilise les moyens de la culpabilisation. Il est imperméable à toute critique, favorise le bénévolat sans limite, prescrit des ruptures et exploite les adeptes. Certains le voient comme un pervers narcissique. Il n'est pas seulement cela. Le gourou est entretenu par le regard enamouré de ses adeptes.

Le phénomène sectaire est collectif: les uns et les autres s'autoentretiennent réciproquement. En cela, il se rapproche des phénomènes totalitaires.

Quels sont les risques ?

A la sortie du groupe, l'atterrissage est brutal. Comme la secte propose en réalité une prothèse d'univers social, la rentrée dans l'atmosphère est violente. La décompensation psychiatrique peut mener jusqu'au suicide.

L'investissement financier, la dépendance durable contrarient l'avenir des gens. Quand on a passé dix ans dans une secte, les possibilités de réorientation sont réduites. Dans une thérapie sectaire, la finalité n'est pas de guérir mais de rendre dépendant. Mais si à court terme, pourtant, les gens ressentent un bien-être, à long terme, les effets négatifs sont indéniables. L'individu se laisse modeler, devient ce qu'on attendait de lui.

Un tourbillon technoscientifique qui fait peur

Auparavant les grandes mutations se déroulaient sur un ou deux siècles

L'hebdo - 24 décembre 2003
[Texte intégral]

«N'attendez rien du XXe siècle, car le siècle attend tout de vous.» Cet appel de Gabriel Garcia Marquez aurait pu venir de Jean-Claude Guillebaud. L'essayiste français tente en effet de nous faire retrouver Le Goût de l'Avenir dans un cinquième essai consacré à la modernité.

Après La Trahison des Lumières, La Tyrannie du Plaisir, La Refondation du Monde et Le Principe d'Humanité, il mène l'enquête sur le malaise contemporain qui est le nôtre, dans la mouvance de la pensée systémique du philosophe Michel Serres, d'Edgar Morin ou de René Girard.

«Sans le savoir, nous sommes déjà entrés dans un nouveau monde», écrivez-vous. Comment ça, sans le savoir ?

Nous sommes confrontés tous les jours à des questions éthiques, politiques, économiques, auxquelles et nous n'avons pas de réponses. Parce que ce sont des questions inéditesqui mettent en cause les concepts mêmes qui permettraient de se forger une opinion ! Même si nous le vivons quotidiennement, nous ne percevons que très mal la rupture historique et anthropologique de très grande ampleur que ça représente.

Ces changements sont- ils aussi importants que lorsque nous sommes passés du paléolithique au néolithique, de la cueillette à l'agriculture, de l'oralité à l'écriture ?

Prenez la révolution informatique, qui n'en est qu'à ses débuts. L'apparition du cyberespace ébranle des catégories mentales qui étaient stables depuis des siècles: le temps et l'espace, ces choses qui paraissaient aussi assurées, sont remises en question - quand vous êtes sur l'internet, où êtes vous ? Dans quel lieu ? Que signifie l'espace virtuel ? Nous ne le savons pas, nous n'avons pas appris à le penser, c'est un travail de refondation de la pensée elle-même. Il faut que nous apprenions à conquérir, à organiser, à définir l'équivalent d'un sixième continent.

Prenez la révolution des biotechnologies: des concepts comme celui de filiation, de généalogie, de procréation, sont érodés. On peut procréer sans passer par la sexualité de deux êtres vivants de sexe différent, en court-cir- cuitant les principes généalogiques qui nous fondaient comme être humain. Cloner, c'est fabriquer quelqu'un qui sera à la fois mon fils et mon frère, pulvérisant les catégories fondatrices de l'humanité. Ces révolutions sont radicales, et font naître des débats confus. On a créé des comités éthiques qui essaient de réfléchir à tout cela, mais qui sont dépassés au vu de la nouveauté fondamentale des questions!

Prenez encore la révolution économique: nous découvrons que l'économie peut être déterritorialisée. C'est-à-dire que les lois du marché, qui se déploient sur le cyberespace, font circuler chaque jour à travers le monde un peu plus de 1500 milliards de dollars. Ces sommes considérables échappent à la régulation politique traditionnelle: nous sommes toujours des Suisses, des Français, des Européens, et la politique s'exerce à travers des espaces qui appartiennent à l'ancien monde. Comment organiser, demain, la conjugaison entre une économie hors sol, et une politique qui continue à être organisée quelque part ? Nous ne savons pas encore faire ça.

Dans quel état d'esprit vivons-nous ces changements profonds ? Nous avons peur tout d'abord, parce que nous avons l'impression que le ciel nous tombe sur la tête. En effet, le vieux monde s'engloutit, nous donnant le senti- ment qu'il n'y a plus de pilote dans l'avion, que nos sociétés sont entraînées dans un tourbillon technoscientifique, médiatique, que personne ne contrôle. Juste après la peur, vient la nostalgie...

Toutes les civilisations n'ont-elles pas eu cette peur de l'avenir ?

Certes, et c'est ma façon de la combattre. De tous temps, les hommes et les femmes n'ont jamais compris les grandes mutations qu'ils vivaient. Les contemporains de saint Augustin n'ont pas compris qu'ils vivaient la fin de l'Empire romain, les contemporains de Montaigne qu'ils vivaient la Renaissance. Les contemporains de Voltaire, de Diderot ou de Condorcet n'ont certainement pas compris qu'ils vivaient avec le siècle des Lumières le début de la modernité. C'est toujours après coup qu'on comprend ce qui est arrivé à nos sociétés.

Par conséquent, cette peur qui nous habite est assez justifiée, d'autant plus que les changements décisifs se sont produits en une vingtaine d'années, alors qu'auparavant les grandes mutations se déroulaient sur un ou deux siècles. Mais pour le reste, ce qui nous arrive est la règle, et ne justifie pas que cette peur se transforme en affolement.

Et la nostalgie ? En quoi nous empêche-t-elle de retrouver le goût de l'avenir ?

La nostalgie est un sentiment noble, loin d'être inutile. Il ne faut pas s'en moquer, elle est souvent une source très importante de création artistique. Mais la nostalgie a un inconvénient, c'est qu'elle conduit à la tentation de la restauration, alors que dans l'histoire, tous les phénomènes de restauration ont abouti à des résultats catastro- phiques. La nostalgie, il faut l'éprouver, reconnaître sa noblesse, mais sans s'y enfermer. Les solutions à nos problèmes sont devant nous, pas derrière ! Prenez la question de la famille.

Face à la dislocation du lien familial, on peut rêver de reconstituer la famille d'autrefois, avec sa cohésion, sous l'autorité du patriarche, etc. Mais nous savons bien que ce n'est pas possible ! On ne peut pas renvoyer les femmes à la cuisine ! On ne va pas revenir sur des acquis qui sont définitifs ! Et d'ailleurs, la structure familiale a toujours été évolutive dans l'histoire, c'est une forme qui n'a jamais été définitivement fixée. Il faut certainement reconstituer une forme de liens familiaux, mais certainement pas en refaisant la famille à l'ancienne !

Comme la crise de l'école, cette grave crise de la transmission: on ne pourra pas reconstituer les préaux d'école avec les enfants en blouse grise, les instituteurs d'autrefois, le catéchisme laïc de l'école républicaine... Il y a des paramètres fondateurs qui ont changé: les enfants sont soumis à la télévision, à l'internet – il s'agit de refonder et d'inventer, non de restaurer.

«Nous avions inscrit dans nos structures mentalesla certitude
que demain serait mieux qu'aujourd'hui»

Est-ce un trop-plein de nostalgie qui nous a fait perdre le goût de l'avenir ?

Non, ce sont des raisons plus précises que cela, et liées à l'époque. Nous sommes sortis il y a seulement trois ans d'un XXe siècle terrible, marqué par deux guerres mondiales, deux totalitarismes, des centaines de millions de morts. Et ces tragédies ont toujours été construites au nom de l'avenir !

C'est pour l'avenir radieux qu'on a envoyé les gens au goulag ! Chaque fois que l'homme a voulu transformer le monde, nous nous sommes dit à juste titre que ça a abouti à des catastrophes, qu'il valait désormais mieux se contenter du présent, être modeste, ne plus faire de projets d'avenir prométhéens.

La deuxième raison, tout aussi forte, est la prise de conscience écologique. Nous nous sommes sou-dain rendu compte qu'à trop vouloir transformer le monde, nous risquions de le détruire. Au réflexe de projets prométhéens s'est substitué le principe de précaution, nous décourageant d'entreprendre..

La troisième raison, c'est la crise économique et sociale dans laquelle les pays occidentaux se sont enfoncés depuis maintenant trente ans. Elle a commencé en Europe avec le premier choc pétrolier en 1975. Cette crise a mis fin à une période de croissance qu'on a appelée les Trente Glorieuses. En trente ans, entre 1945 et 1975, l'Europe s'est enrichie de 400 % ! Et au fond, si on met entre parenthèses la crise des années 30 et la guerre, cette croissance avait commencé au milieu du XIXe siècle. Nous avions inscrit dans nos structures mentales la certitude que demain serait mieux qu'aujourd'hui. Nous étions convaincus que nos enfants vivraient mieux que nous, que nous-mêmes nous vivions mieux que nos parents. Et c'était vrai.

Nous avions une sorte de confiance automatique en l'avenir. Or cette certitude a été bridsée par la crise. Nous sommes entrés dans le chômage de masse, dans la précarité, dans des sociétés violentes, et nous nous sommes accoutumés à l'idée que probablement nos enfants vivraient moins bien que nous. Et c'est vrai. Quelque chose s'est brisé au fond de nous-mêmes qui était la confiance en l'avenir !

Ces trois raisons nous ont fait entrer dans le deuil de l'avenir. Nous allons de l'avant avec plus de crainte que d'espérance. Or aucune société ne peut vivre sans vision de l'avenir et sans espérance!

Cette absence de vision fait resurgir avec force la notion de fatalité, notion archaïque a priori étrangère à la modernité ?

Totalement. Ce fatalisme ambiant nous fait revenir 2500 ans en arrière. L'Occident, notamment sous l'influence du judaïsme, s'est construit tout entier sous le signe du refus du destin. La pensée grecque était une pensée du destin, mais les premiers prophètes juifs, cinq ou six siècles avant Jésus-Christ, se sontlevés pour faire entendre des paroles à l'époque subversives, disant que le temps n'était pas circulaire, que nous n' étions pas dans la fatalité et l'éternel retour, mais dans le temps droit. Autrement dit, que ce n'est pas le destin qui nous entraîne, mais nous qui fabriquons notre destin.

Tout l'Occident s'est construit autour de cette idée-là. Dans le livre des Psaumes de l'Ancien Testament, il y a cette réflexion magnifique qui dit: «Si j'accepte que le monde soit abandonné au destin, j'accepte que le monde soit abandonné aux méchants, aux plus puissants, aux plus riches.»

Aujourd'hui, le destin a pris la forme de l'économie, de la technoscience ou du système médiatique que personne ne contrôle.

Votre titre, Le Goût de l'Avenir, est tiré de la définition que le sociologue Max Weber donnait de la politique. N'y a-t-il pas d'avenir sans politique ?

Max Weber dit: «La politique, c'est le goût de l'avenir.» Dans son esprit et dans le contexte, il dit que la démocratie est le goût de l'avenir. Ce qu'il sous-entend, ce que je dis aussi, c'est que si vous ne croyez plus que l'avenir est de notre responsabilité, que nous pouvons le construire, alors la politique perd sa raison d'être. Sauf peut-être pour gérer la police ou les missions régaliennes de l'Etat. Mais pour le reste, si vous acceptez de vous abandonner aux fatalités mécaniques, alors la politique est vidée de son contenu. Il faut la réhabiliter parce que la crise profonde de nos démocraties vient de là. Quand les hommes politiques répètent qu'on ne peut rien faire, qu'il n'y d'autre politique possible, ils contribuent à démoraliser les citoyens.

Pourquoi irais-je voter pour la droite ou la gauche si je sais que les vainqueurs des élections, quels qu'ils soient, se retourneront vers moi pour me dire qu'ils avaient fait telle promesse mais que, hélas, ils ne peuvent rien changer ?

C'est la politique en son cœur qui est visée. Il est temps de sortir du deuil: l'avenir ressortit à notre responsabilité. Il y a des contraintes nouvelles mais aucune contrainte nouvelle n'est impossible à surmonter.

Et à l'échelle individuelle, citoyenne, que faire pour retrouver le goût de l'avenir ?

Ne pas céder au catastrophisme, retrouver la confiance en notre capacité de comprendre ce qui nous arri-ve. Retrouver le sens critique, prendre ses distances à l'égard de toutes les manipulations possibles. Ce sont des conseils d'une grande banalité, mais essentiels.

Qu'est-ce qui vous rend si optimiste ?

Même s'il y a de l'abstention partout, des flambées de crispations populistes et xénophobes partout - et ce sont des illustrations de la crise -, dans le même temps, la politique se réinvente ! Il y a des acteurs nouveaux qui interviennent, une vie associative très riche, des gens qui s'engagent, qui militent, qui cherchent !

Il suffit de se balader une heure ou deux sur le net pour com-prendre qu'il y a beaucoup de citoyens. Et dans la société, il y a une vitalité en profondeur qui me fait croire que la politique est en train de se réinventer. La politique, demain, ne ressemblera pas à la politique traditionnelle, Les structures classiques, partis ou syndicats, sont en crise ou en perte de vitesse, mais des structures nouvelles se mettent en place. Cette refon-dation a lieu, sous nos yeux mêmes.

Notre désenchantement venant en partie de la chute des diverses idéologies du XXe siècle, faut-il tenter de les remplacer par d'autres ?

En tout cas pas si on prend le terme idéologie dans le sens dogmatique ! S'il y a une leçon à tirer des catastro- phes du XXe siècle, c'est la bêtise du dogmatisme. Il s'agit de réinventer la capacité de débattre entre nous des valeurs que nous voulons défendre.

Retrouver l'ouverture à l'autre, la capacité de dialogue, faire un minimum d'effort pour penser la complexité des choses. Ce qui est le contraire de la réinvention des idéologies. Ceci dit, il faut aussi inventer une manière d'agir ensemble. Nous avons perdu la capa-cité de défendre ensemble des projets communs. Mais là aussi les choses se réinventent, regardez sur le terrain de la mondialisation: le mouvement altermondialiste, même confus, témoigne de cette volonté qu'ont les gens de ne pas tout accepter, de rassembler, de discuter. Tout le problème est de trouver comment relier cette effervescence créatrice avec le débat politique traditionnel.

«Ce sont les croyances faibles, qui sont dangereuses parce qu'elle sont inquiètes»

On a longtemps cru que moins il y avait de croyances dans le monde, plus il y auraitde paix. Or ce n'est pas le cas. Pourquoi ?

Plus une conviction est assurée d'elle-même, plus elle est capable de s'ouvrir à l'autre. Ce sont les croyances faibles qui sont dangereuses parce qu'elles sont inquiètes. Je ne parle pas seulement des croyances religieuses: quand elles ne sont pas assurées d'elles-mêmes, elles ont tendance à se replier sur le communautarisme, sur la secte, à se barricader. Les croyances fortes, les convictions démocratiques enracinées sont capables de s'ouvrir au débat, et donc à l'autre, parce qu'elles ont moins peur.

Aujourd'hui, toutes les intolérances dans nos sociétés - et je ne parle pas seulement du fondamentalisme musulman, mais c'en est un exemple - sont directement produites par des croyances affaiblies ou déstabilisées.

Une croyance très forte ne devient-elle pas forcément un extrémisme, un fondamentalisme ?

C'est le contraire. Regardez l'islam: ses versions fondamentalistes et agressives sont le fait non pas de vieux musulmans d'une ville du Maroc qui prient à la mosquée tous les jours et sont installés dans leur foi paisiblement. Le fondamentalisme vient de jeunes musulmans, souvent dans les milieux scientifiques, qui sont déstabilisés par la mondialisation. Regardez Ben Laden: c'est un fondamentaliste musulman qui appartenait à la jet-set inter- nationale, déjà complètement arraché à sa tradition par la mondialisation.

Regardez enTurquie, la société la plus moderne du monde musulman: la plupart des intégristes viennent non pas de la base des gens installés dans leur foi, mais de la part de gens universitaires qui ont subi le choc de la moder- nité sans être capables de l'affronter et qui du coup se replient sur une idée archaïque de leur foi. L'espace du libre débat démocratique, la laïcité, est rendu possible par la solidité des différentes convictions qui cohabitent.

Il faut donc non combattre mais rassurer toutes les croyances ?

Bien sûr, les rassurer pour qu'elles soient capables de s'ouvrir à l'autre. Et même, comme dit le théologien Stanislav Breton, se réjouir que l'autre existe.

Jean-Claude Guillebaud «Le Goût de l'Avenir»
Editions du Seuil (368 pages)
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Des manipulations psychologiques à la réinvention de l'idée de «laïcité»
 
Le Journal des psychologues - mai 1989
[texte intégral]
 

Les liens entre psychologie et droits de l'homme amènent à reconsidérer la valeur de la laïcité. Une laïcité ouverte est à inventer, sous la forme de l'interculturalité, faisant accepter à chacun le chemin différent de l'autre. L'essentiel est de favoriser des espaces de rencontre, d'écoute, et de parole où nul ne dispose d'une autorité statutaire.

Ce n'est sans doute pas un hasard si notre époque a vu à la fois le développement de la «psychologie des profon- deurs» et l'essor de mouvements politiques totalitaires, fondés sur la manipulation des émotions collectives, les découvertes sur les «communications» dans les groupes «face à face» et le développement de formes raffinées d'«action psychologique» et de «lavage de cerveau» mobilisant en chacun de nous le désir fusionnes d'être «accepté par le groupe» et d'obscurs sentiments de culpabilité.

S'interroger sur les liens entre «psychologie» et «droits de l'homme» doit conduire les psychologues à être particu- lièrement attentifs aux formes que peut prendre aujourd'hui l'action des «ingénieurs des âmes», ainsi qu'à la façon dont éducateurs et travailleurs sociaux peuvent utiliser leurs connaissances psychologiques.

Certains ne parient-ils pas aujourd'hui - par exemple en Afrique du Sud - de «social engineering» («ingénierie sociale») mettant en jeu des techniques raffinées de quadrillage et de propa-gande pour combattre la «subver- sion»?

Dès 1928, Edwards Bernays, représentant de la Compagnie «United Fruit» écrivait, dans un manuel de «relations publiques»: «La manipulation consciente et intelligente des habitudes organisées et des opinions des masses est un élément important dans une société démocratique; ceux qui manipulent ces mécanismes cachés de la société forment un gouvernement invisible qui est la puissance véritable dans notre pays».

L'histoire des religions et des idéologies politiques montre bien que la tentation du pouvoir sur les esprits et les coeurs est plus insidieuse et plus dangereuse que l'attrait plus grossier de l'amour des richesses ou des formes les plus ostentatoires de la puissance...

Cela nous invite à redécouvrir toute la valeur de l'idée de «laïcité» en retrouvant, avec Auguste Comte ses sources historiques: la séparation entre «pouvoir temporel» et «pouvoir spirituel», entre Etat et Eglises qui, pour les croyants se réclamant de la foi abrahamique, s'enracine dans la transcendance absolue d'un Dieu qu'on ne peut nommer qu'avec «crainte et tremblement». En termes plus psychologiques, cela signifierait, pour le psycho- logue ou l'éducateur, ne pas occuper la place qui est celle de l'Autre, de la source de la Loi, pour se borner à en être la mémoire et le témoin. Loi qui est celle de l'échange symbolique, de l'interdit de l'inceste, fusionnel et totalitaire...

La laïcité pour notre temps, chacun en prend de plus en plus conscience, prendra nécessairement la forme de «l'interculturalité»: il s'agit d'abandonner l'idée qu'il existerait, quelque part, un «point d'observation» privilégié, et de se placer d'emblée dans l'optique de la «réciprocité des perspectives».

Il n'y a nulle part de rationalité absolue sinon celle du délire paranoïaque ...

Et, en effet, l'épistémologie des sciences humaines d'aujourd'hui nous oblige à renoncer à l'illusion d'une «neutralité», d'une «objectivité» absolue qui nous placerait à l'extérieur des faits que nous observons: grâce à la psychanalyse comme à l'approche systémique de G. Bateson, nous savons que nous sommes toujours «embar- qués», «impliqués» ne fût-ce que par notre désir même de savoir, et que nous sommes nous-mêmes une partie du système que nous décrivons: d'où l'impossibilité de proposer la vision «totale» qui réconcilierait les différents points de vue. Vouloir proposer un achèvement de la dialectique, une «synthèse» de toutes les religions et philosophies à la façon du révérend Moon, c'est rêver plus ou moins clairement d'un pouvoir spirituel absolu, alors qu'il nous faut accepter humblement que notre «vision du tout» soit elle-même et irrémédiablement, partielle, limitée, inscrite dans les frontières du temps et de l'espace.

Nous avons maintenant découvert que ce n'est qu'à partir de l'analyse de notre «transfert» et «contre-transfert» sur nos partenaires, nos «élèves, ou nos «clients» que nous pouvons commencer à découvrir pas à pas, la vérité de ces «autres»; et que ce n'est qu'à partir de la prise de conscience des «représentations» sociales dominantes au sein de notre propre groupe social -d e tout ce qui nous paraît, d'abord, comme «allant de soi», que nous pourrons peu à peu découvrir quelque chose de la «vision du monde» des autres cultures, des autres familles religieuses ou philosophiques que la nôtre.

C'est la découverte douloureuse qu'avait faite Levy Bruhl, prisonnier comme tant d'autres anthropologues du début du siècle de l'ethnocentrisme européen, et qui avait décrit la «mentalité primitive», comme irrémédiablement différente de la pensée «logique» et civilisée: il s'était aperçu, à la fin de sa vie, comme en témoignent ses carnets, que l'irrationnel pouvait, avec les mouvements totalitaires, ressurgir au coeur même des nations que l'on avait cru les plus «avancées»; nous savons aujourd'hui qu'il y a des logiques, des rationalités partielles, mais qu'il n'y a nulle part de rationalité absolue sinon celle du délire paranoïaque....

La «laïcité ouverte» que nous avons aujourd'hui à inventer, ce n'est donc pas le déni de nos appartenances, de nos origines, de nos «identités», si brouillées, complexes et «plurielles» soient-elles, c'est au contraire la capacité que nous aurons de reconnaître, de «confesser», le cheminement qui est le nôtre, dans le respect absolu des che- mins différents que peuvent emprunter nos partenaires. Il faut peut-être en revenir à la vieille distinction de Kant entre l'«opinion», le «savoir», et la «foi»: le «savoir» s'appuie à la fois sur des «preuves» susceptibles de «réplication» et un sentiment intime de certitude; l'opinion, c'est la conscience de l'insuffisance des preuves et de l'incer- titude intérieure; quant à la «foi» elle ne s'appuie pas sur des «preuves» mais seulement sur des signes, des traces dont les lectures possibles sont multiples et pourtant, elle s'accompagne d'une «conviction» intérieure.

Mais, qu'est-ce-que la véritable «conviction» ?

Le risque est de la confondre avec l'enthousiasme, la chaleur d'une émotion communicative. J.-T. Desanti note avec finesse que la meilleure façon de se persuader soi-même de ce que l'on «croit», c'est de réussir à en convaincre d'autres: «croire» ce serait avant tout «faire croire». D'où la fascination du «pouvoir spirituel,, exercé sur autrui, qui nous renverrait une image avantageuse de notre propre «conviction». Et pourtant, la véritable «conviction» n'est sans doute pas accessible au sujet sur un mode introspectif.

Les juges de Jeanne d'Arc, cherchant à l'enfermer dans le piège du «double bind»(*) - le péché d'orgueil spirituel ou celui du désespoir - lui demandaient «si elle était en état de grâce», ce à quoi, déjouant leur ruse, elle répondait en «recadrant» tout autrement «Si je n'y suis, Dieu veuille m'y mettre, si j'y suis, Dieu veuille m'y laisse». Ce n'est pas, pour elle, sa propre «foi» qui importe, c'est le message qu'elle a reçu de ses voix, et qu'elle se refuse à désavouer: ainsi le signe de la «foi», c'est la fidélité des actes au credo proclamé, la transparence, la «congruence», au sens rogerien c'est-à-dire la consonance profonde entre «l'inconscient» et le «conscient» qui conduit à une sorte de spontanéité supérieure ...

    (*) Note d'Info-sectes: La double contrainte ou l'art de gérer des injonctions paradoxales: Le "double bind" est un concept apparu en 1956, théorisé par Gregory Bateson, qui désigne une situation de paradoxe imposé. Deux obligations ou injonctions contradictoires sont reçues, qui, s'interdisant mutuellement, induisent une impossibilité logique à les résoudre ou les exécuter sans contrevenir à l'une des deux. Le terme de "knot" (nœud) est également employé pour décrire cette situation d'enfermement. Ces deux obligations n'ont pas forcément d'évidences parallèles de temporalité ou d'énoncé. L'une ou l'autre peut tout à fait résulter d'apprentissages socio-éducatifs globaux ou très antérieurs (On nous a tous par exemple rabâché, enfants, qu'il est "mal de dénoncer").

C'est en ce sens qu'il y a, nous semble-t-il, un lien paradoxal mais profond entre la foi authentique, quel qu'en soit le contenu «manifeste» et l'engagement en faveur de la «laïcité», c'est-à-dire l'ouverture d'espaces de rencontre, d'écoute et de parole au sein desquels nul - et surtout pas le «maître d'école - ne dispose de statut privilégié.

Une laïcité ouverte est à inventer

La laïcité pourrait en un sens être définie comme la forme que prend la «non violence» gandhienne dans l'ordre épistémologique; rien à voir avec une pensée molle, évitant les conflits par la compromission, pour laquelle «tout se vaut», mais un engagement actif dans la recherche, une capacité de débat et d'affrontement, s'accompagnant du renoncement à toute violence, non seulement physique mais surtout psychique, à tout esprit d'anathème et d'excommunication, à toute «diabolisation» de l'autre.

Comme l'ont démontré Doise et Mugny, le «conflit socio-cognitif», avec nos partenaires est la condition nécessaire pour que, les uns et les autres nous passions par les mutations nécessaires de nos modes de pensée et que nous parvenions à un niveau de vision supérieur, mais il ne peut y avoir de «conflit socio-cognitif» fécond que là où règne un climat où nul n'est investi d'une autorité statutaire et où les «conflits de personnes» ne viennent pas interférer avec un débat centré sur ce qui est, au-delà de nous, à connaître, à voir, à entendre...

Anne-Marie GOGUEL

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Source: Le Journal des psychologues - mai 1989

Anne-Marie Goguel, Pierre Buis (auteurs)
«Chrétiens d'Afrique du Sud face à l'apartheid »
Editeur: Harmattan - 2004

Un historique des différentes églises chrétiennes en Afrique du Sud, complété par un recueil de textes présentés par Anne-Marie Goguel et Pierre Buis. Un ouvrage ancien qui a une valeur historique.D'abord une histoire des chrétiens et des Églises des différentes confessions en Afrique du Sud, à partir d'un calvinisme perverti, justificateur de l'apartheid jusqu'à la prise de conscience noire. Ensuite une sélection de quinze textes représentatifs de la théologie noire sud-africaine. Groupés sous quatre têtes de chapitre, ils témoignent d'un courant critique alimenté aux sources bibliques de justice et de liberté et articulé sur les autres théologies de la libération: De la conscience noire à la théologie noire - Quelques thèmes de la théologie noire - Synthèses et évaluations - Dernière heure.