Fidèle
de Malraux, Olivier Germain-Thomas révèle
que ce dernier n'a jamais dit la fameuse phrase: «Le
XXV siècle sera religieux ou ne sera pas»
Première
rencontre en 1966 dans son bureau du ministère
de la Culture. Avec lui, pas de prologue: «Pourquoi
l'Inde ?» Ma réponse sur l'assèchement
de la philosophie telle qu'elle est enseignée
à la Sorbonne, la stérilité des
commentaires de commentaires, la perte du réel...
est laborieuse. Il écoute, prêt à
bondir. Il bondit. Il convie le Gandhâra, le dialogue
de la Grèce avec le bouddhisme, Elephantâ,
le monde exprimé par les trois visages d'une
même personne, Ellorâ creusé dans
la roche, Maduraï entouré de femmes qui
s'inclinent avec des tubéreuses; voici les mêmes
foules à Vézelay, l'au-delà inscrit
dans la pierre, le rythme du tympan de Moissac ... Et
l'envoi final: «L'Inde, une danse sur les violons
de l'infini.»
Nul
autre que Malraux n'a eu ce génie de faire vivre
par le verbe des images qui s'épousent. La culture
était faite de figures vivantes qui dialoguaient
à travers le temps et l'espace. Abolition des
chronologies et des étiquetages. Sa pensée,
analogique et non linéaire, avançait par
intuitions successives. Les liens n'apparaissaient qu'après,
rencontre de rivières souterraines. Impossible
de le suivre dans tous ses méandres, mais on
ressortait de chez lui en état d'ébullition
créatrice, bousculé et grandi. Il avait
ouvert des portes closes par les conventions, qui sont
la mort de l'intelligence. Dans le domaine spirituel,
les maîtres ne jouent pas un autre rôle:
éveiller.
A
mon retour des Indes, j'ai revu Malraux pendant les
événements de mai 68, lors du référendum
d'avril 69 et plus souvent, par la suite, alors qu'il
n'avait plus qu'une fonction, président de l'Institut
Charles de Gaulle. Il s'interrogeait sur l'avenir de
la France, les grandes mutations du monde, l'avènement
du Japon et du Pacifique. J'ai rendu compte ailleurs
(1) de sa vision planétaire. Depuis, les faits
lui ont en grande partie donné raison.
Qu'on
ne se trompe pas sur le sens du mot «prophète».
Il ne s'agit pas de divination mais de lucidité,
et cette lucidité provient d'une vision juste
du réel. Le génie d'André Malraux
était celui d'un poète épique.
Ayant compris de l'intérieur les mythes qui façonnent
l'histoire de l'homme et les formes artistiques qui
les expriment, il n'a cessé d'alerter le siècle
sur un manque tragique: la dimension spirituelle. Non
l'existence de Dieu que l'agnostique Malraux n'a jamais
proclamée, mais la nécessité de
nourrir notre part la plussecrète, celle qui
nous relie à l'intemporel».
Il
n'a jamais écrit la phrase répétée
par les perroquets: «Le XXIème siècle
sera religieux ou ne sera pas», formulation fermée
qui n'est pas conforme à sa pensée. Il
a annoncé et attendu une métamorphose
des valeurs religieuses, il l'a placée sous le
signe de l'imprévisible. prévisible. Dès
mars 1955, dans la revue «Preuves», il écrivait:
«Le
problème capital de la fin de siècle sera
le problème religieux, sous une forme aussi différente
de celles que nous connaissons que le christianisme
le fut des religions antiques, mais il ne sera pas le
problème de l'Être.»
Il
revint avec insistance sur cette pensée dans
les dernières années de sa vie alors qu'il
écrivait «l'Irréel» et «l'Intemporel»
et que son interrogation s'ouvrait de plus en plus sur
la métaphysique avec son regard de poète.
Recevant,
le 22 mars 1974, son traducteur japonais, l'écrivain
Tadao Takémoto, il lui disait ceci (2): «Si
le prochain siècle devait connaître une
révolution spirituelle, ce que je considère
comme parfaitement possible – probable ou pas n'a pas
d'intérêt, ce sont des prédictions
de sorcier –, je crois que cette spiritualité
ritualité sera du domaine de ce que nous pressentons
sans le connaître, comme le XVIème siècle
a pressenti l'électricité avec le paratonnerre.
Autrement dit, il y a un domaine spirituel d'irrationnel
dont nous avons pris maintenant conscience. Chez nous,
ce sera avant tout le zen.»
La
même année il disait à Guy Suarès
(3): «jamais un changement profond dans le domaine
spirituel n'a eu réellement d'antécédent
prévisible. Personne n'avait prévu le
bouddhisme, personne n'avait prévu l'islam. Il
est probable que les révolutions dans le domaine
de l'esprit portent dans leur nature d'être des
surgissements, et tout le passé se métamorphose.»
Et
à moi-même (1): «En gros, nous vivons
dans une civilisation qui nous apporte une puissance
telle que l'homme n'en a jamais connue, et qui . fait
de la science une sorte – nouvelle – de valeur suprême.
Le drame, c'est que nous savons cette valeur incapable
de former un type humain. Alors, en attendant, ce sera
le temps des limbes, jusqu'à l'époque
où quelque chose de sérieux resurgira:
ou bien un nouveau type humain, ou bien un nouveau fait
religieux, ou bien... quelque chose de totalement imprévisible,
la libre disposition de la mort, par exemple.»
Malraux
ne saurait avoir de successeur. L'influx reçu
d'un visionnaire n'a de sens que pour un approfondissement
de soi, de soi au monde. Que la marque ensuite se métamorphose
à son tour ! Chacun ira son chemin, fait de surprises.
O.
G.-T.
(*)
Écrivain, producteur de l'émission «
For intérieur» sur France Culture.
- (1)
«Les Rats capitaines», Hallier-Albin Michel,
1978.
- (2)
Entretien inédit en français, donc il
subsiste un enregistrement.
- (3)
Entretien diffusé sur France Culture.