André Malraux

André Malraux n'a jamais écrit la phrase répétée par les perroquets: «Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas» (Nouvel Observateur - Hors-série N°28 - Novembre 1996)

LES YEUX FERTILES D'ANDRÉ MALRAUX

par Olivier Germain-Thomas*

Le Nouvel Observateur - Hors-série N°28 "La soif de Dieu"

 
André Malraux (keystone)

EN 1974: «PERSONNE N'AVAIT PRÉVU LE BOUDDRISME, PERSONNE N'AVAIT PRÉVU L'ISLAM...»

Fidèle de Malraux, Olivier Germain-Thomas révèle que ce dernier n'a jamais dit la fameuse phrase: «Le XXV siècle sera religieux ou ne sera pas»

Première rencontre en 1966 dans son bureau du ministère de la Culture. Avec lui, pas de prologue: «Pourquoi l'Inde ?» Ma réponse sur l'assèchement de la philosophie telle qu'elle est enseignée à la Sorbonne, la stérilité des commentaires de commentaires, la perte du réel... est laborieuse. Il écoute, prêt à bondir. Il bondit. Il convie le Gandhâra, le dialogue de la Grèce avec le bouddhisme, Elephantâ, le monde exprimé par les trois visages d'une même personne, Ellorâ creusé dans la roche, Maduraï entouré de femmes qui s'inclinent avec des tubéreuses; voici les mêmes foules à Vézelay, l'au-delà inscrit dans la pierre, le rythme du tympan de Moissac ... Et l'envoi final: «L'Inde, une danse sur les violons de l'infini.»

Nul autre que Malraux n'a eu ce génie de faire vivre par le verbe des images qui s'épousent. La culture était faite de figures vivantes qui dialoguaient à travers le temps et l'espace. Abolition des chronologies et des étiquetages. Sa pensée, analogique et non linéaire, avançait par intuitions successives. Les liens n'apparaissaient qu'après, rencontre de rivières souterraines. Impossible de le suivre dans tous ses méandres, mais on ressortait de chez lui en état d'ébullition créatrice, bousculé et grandi. Il avait ouvert des portes closes par les conventions, qui sont la mort de l'intelligence. Dans le domaine spirituel, les maîtres ne jouent pas un autre rôle: éveiller.

A mon retour des Indes, j'ai revu Malraux pendant les événements de mai 68, lors du référendum d'avril 69 et plus souvent, par la suite, alors qu'il n'avait plus qu'une fonction, président de l'Institut Charles de Gaulle. Il s'interrogeait sur l'avenir de la France, les grandes mutations du monde, l'avènement du Japon et du Pacifique. J'ai rendu compte ailleurs (1) de sa vision planétaire. Depuis, les faits lui ont en grande partie donné raison.

Qu'on ne se trompe pas sur le sens du mot «prophète». Il ne s'agit pas de divination mais de lucidité, et cette lucidité provient d'une vision juste du réel. Le génie d'André Malraux était celui d'un poète épique. Ayant compris de l'intérieur les mythes qui façonnent l'histoire de l'homme et les formes artistiques qui les expriment, il n'a cessé d'alerter le siècle sur un manque tragique: la dimension spirituelle. Non l'existence de Dieu que l'agnostique Malraux n'a jamais proclamée, mais la nécessité de nourrir notre part la plussecrète, celle qui nous relie à l'intemporel».

Il n'a jamais écrit la phrase répétée par les perroquets: «Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas», formulation fermée qui n'est pas conforme à sa pensée. Il a annoncé et attendu une métamorphose des valeurs religieuses, il l'a placée sous le signe de l'imprévisible. prévisible. Dès mars 1955, dans la revue «Preuves», il écrivait: «Le problème capital de la fin de siècle sera le problème religieux, sous une forme aussi différente de celles que nous connaissons que le christianisme le fut des religions antiques, mais il ne sera pas le problème de l'Être.»

Il revint avec insistance sur cette pensée dans les dernières années de sa vie alors qu'il écrivait «l'Irréel» et «l'Intemporel» et que son interrogation s'ouvrait de plus en plus sur la métaphysique avec son regard de poète.

Recevant, le 22 mars 1974, son traducteur japonais, l'écrivain Tadao Takémoto, il lui disait ceci (2): «Si le prochain siècle devait connaître une révolution spirituelle, ce que je considère comme parfaitement possible – probable ou pas n'a pas d'intérêt, ce sont des prédictions de sorcier –, je crois que cette spiritualité ritualité sera du domaine de ce que nous pressentons sans le connaître, comme le XVIème siècle a pressenti l'électricité avec le paratonnerre. Autrement dit, il y a un domaine spirituel d'irrationnel dont nous avons pris maintenant conscience. Chez nous, ce sera avant tout le zen.»

La même année il disait à Guy Suarès (3): «jamais un changement profond dans le domaine spirituel n'a eu réellement d'antécédent prévisible. Personne n'avait prévu le bouddhisme, personne n'avait prévu l'islam. Il est probable que les révolutions dans le domaine de l'esprit portent dans leur nature d'être des surgissements, et tout le passé se métamorphose.»

Et à moi-même (1): «En gros, nous vivons dans une civilisation qui nous apporte une puissance telle que l'homme n'en a jamais connue, et qui . fait de la science une sorte – nouvelle – de valeur suprême. Le drame, c'est que nous savons cette valeur incapable de former un type humain. Alors, en attendant, ce sera le temps des limbes, jusqu'à l'époque où quelque chose de sérieux resurgira: ou bien un nouveau type humain, ou bien un nouveau fait religieux, ou bien... quelque chose de totalement imprévisible, la libre disposition de la mort, par exemple.»

Malraux ne saurait avoir de successeur. L'influx reçu d'un visionnaire n'a de sens que pour un approfondissement de soi, de soi au monde. Que la marque ensuite se métamorphose à son tour ! Chacun ira son chemin, fait de surprises. 

O. G.-T.

(*) Écrivain, producteur de l'émission « For intérieur» sur France Culture.

(1) «Les Rats capitaines», Hallier-Albin Michel, 1978.
(2) Entretien inédit en français, donc il subsiste un enregistrement.
(3) Entretien diffusé sur France Culture.
 

André Malraux: A-t-il réellement dit:"Le 21ème siècle sera religieux ou il ne sera pas"? (Courrier International - La Croix)