Sectes, comment y échapper

Mais que fait le monde politique contre les sectes

En Suisse «les lois doivent être appliquées avec davantage de rigueur»
estime la commission de gestion du Conseil national

(Source: Construire - 1999)

Sectes, comment y échapper

Source: journal de la Migros «Construire - 1999»
[Texte intégral]
 
dessin: Augagneur                       

Du recrutement à la dépendance, «Construire» analyse le fonctionnement complexe des sectes et fait le point sur les moyens de lutte existants

C'était des gens sans histoire. Il était chef de service aux télécoms, elle, enseignante. Leurs enfants, un garçon et une fille, n'avaient pas de problèmes particuliers, mon neveu était même un élève brillant»: Rosemarie Jaton parle de son frère et de sa famille, tous morts il y a cinq ans à Cheiry, dans le drame de l'Organisation du Temple solaire (OTS). Elle aimerait bien passer à autre chose, Rosemarie, mais «il y a encore des zones d'ombre dans cette sinistre affaire. Le fric, toujours le fric. Il y en a encore qui en profitent», affirme-t-elle.

Une famille normale, dans un pays paisible, périt de manière tragique pour avoir mis sa foi dans de vieilles histoires de templiers. Personne n'est-il donc à l'abri ? «Il n'y a aucune typologie de l'adepte potentiel, explique Jean-Marie Abgrall, psychiatre, criminologue et spécialiste français des sectes. Sur le marché sectaire, on trouve des produits pour tous les goûts: des new agers exaltés aux fanatiques du développement personnel, des extrater- restres, du templisme ou de tout ce que vous voulez. Les cercles qui fonctionnent dans la mouvance des Eglises traditionnelles ne sont pas en reste et sont potentiellement aussi dangereux que les autres.

»Le recrutement se fait grosso modo sur deux modes: intellectuel, pour ceux qui sont en recherche philosophique ou spirituelle. Affectif pour ceux qui sont en rupture sociale, professionnelle, scolaire, psychologique, etc. A ceux-là, fragilisés et en proie à un sentiment de solitude, le groupe promet un réconfort. N'importe qui est susceptible de se faire embarquer. Et pas seulement dans des histoires exotiques.»

Les «élus»

Mais tout de même, comment peut-on gober des promesses aussi loufoques que celle de «réaliser les différents passages vibratoires de notre planète» ou «d'être transporté dans des mondes invisibles» grâce à des séminaires ? C'est qu'on ne tombe pas dedans jusqu'au cou du jour au lendemain. Et qu'en plus, toutes les sectes ont en commun de proposer de faire partie «des élus».

Pour Jean-Marie Abgrall, le processus se déroule en trois temps: «On vous dit d'abord que si vous faites partie du groupe, vous serez supérieur aux autres. Vous allez acquérir des connaissances, du senti-ment, du pouvoir. Vous serez plus performant socialement, sexuellement, intellectuellement, etc. Les autres, ceux qui sont à l'extérieur, sont «moins». Cela fait, on vous propose une technique. Ensuite, on vous explique que cette technique vient d'un enseignement révélé par une tradition initiatique. Ce n'est qu'en fin de compte qu'on vous vend la tradition et que vous finissez par gober n'importe quoi.»

Pour avoir réussi à sortir sa fille d'un mouvement proche d'une Eglise tout ce qu'il y-a de plus officielle, une mère de famille connaît bien la question: «Du point de vue de notre fille, sur qui on a exercé un véritable terrorisme spirituel, nous étions devenus des démons. De santé fragile, elle a été happée dans ce mouvement par des promesses de guérison, censée être obtenue à grand renfort d'exorcismes.

»Nous avons perdu le contact avec elle pendant trois ans. Mais tout va bien maintenant.» Ce qui n'empêche pas cette femme, plutôt énergique, de poursuivre son combat: «J'ai tiré d'affaire dix-sept jeunes, embarqués dans des groupes qui dérivent parfois vers un méli-mélo de sexe et de spiritualité. Je me documente, j'assiste à des céré- monies, je fais connaissance avec les adhérents. Et je m'en prends aux responsables. Le jeune, lui, est déjà l'objet de pressions de la part des autres adeptes, inutile d'en rajouter. Ceux-ci l'isolent petit à petit quand ils voient qu'on s'intéresse à lui, et il finit par partir de lui-même. Quant à déposer plainte, c'est le plus souvent sans suite. Et en plus, on a le groupe et le jeu-ne contre soi.»

De sa longue expérience du «terain», elle conclut que «médiation et dialogue, qui ne sont pas forcément syno- nymes de tolérance, sont les moins mauvaises solutions. Autant les mouvements qui portent atteinte à la dignité humaine et exploitent financièrement leurs membres doivent être combattus sans états d'âme, autant ceux qui se contentent de «distribuer la lumière» sans demander de cotisation ne doivent pas être harcelés.»

Uriella, grande prêtresse de «Fiat Lux», un groupe actif
essentiellement en Suisse alémanique. Photo RDB
 

CONTREPOINT

dessin: Augagneur                      

Ni pour ni contre

Ni pour, ni contre, bien au contraire, Anne Morelli est l'auteur de «Lettre ouverte à la secte des adversaires des sectes» (Labor).

Il existe de très nombreux groupes, constate-telle. Mais ils rassemblent chacun peu de membres et je ne crois pas à l'idée d'une tentative de prise de pouvoir par l'un d'eux, qui serait puissant et omni-présent.» Professeur d'histoire des religions à l'Université libre de Bruxelles, elle a participé en tant qu'experte à la commission d'en-quête parlementaire sur les sectes, en Belgique.

Dans «Lettre ouverte...», elle fait un parallèle avec la religion, sur les points qui font objet de critiques à l'encontre des «sectes»: dépersonnalisation, collusion avec la politique, escroquerie, exercice illégal de la médecine, etc. «Le désir d'être seulement celui qui obéit et n'est pas confronté à la difficulté de vivre sa propre vie» n'est pas l'apanage de l'adepte», fait-elle remarquer. Ce qui ne l'empêche pas d'affirmer que «ceux qui ont des pratiques illégales et cachées doivent être coincés sans scrupule, et la loi strictement appliquée en cas de délit ou de crime, comme pour n'importe quel citoyen». Mais, selon elle, faire de l'appartenance à une secte une circonstance aggravante, c'est entrer dans la spirale de la persécution, qui conduit à la radicalisation.

Elle en appelle enfin à la tolérance pour ceux qui s'engagent dans une voie que nous ne comprenons pas: «Les radicalismes religieux répondent à des besoins (...) de certitudes. Personnellement, je savoure le doute, mais je peux comprendre que d'autres ne supportent pas l'angoisse qui peut découler de la liberté et du choix.»

Pas de paranoïa !

Les signes annonciateurs qu'un proche est en train de s'embarquer dans un processus dont il peut perdre le contrôle n'existent pas: «Parler en ces termes, ce serait tomber dans la paranoïa qui consiste à voir des sectes partout, relève Jean-Marie Abgrall. Ce qui existe en revanche, ce sont les signes que la personne est prise dans le système:

  • modification des emplois du temps,
  • de l'alimentation,
  • des vêtements,
  • perte financière,
  • dépendance au groupe. Tout cela se voit.»

Dépendance, obéissance, adhésion à des certitudes absolues – totalitarisme en un mot – et secret: voilà ce que dénonce Rosemarie Jaton. «Dans le cas de Pl'OTS, explique-t-elle, le mensonge et la dissimulation étaient au service d'escrocs minables cherchant à réaliser un rêve de puissance.

»Il fallait signer un texte stipulant qu'on s'engageait à ne pas révéler les activités internes. Et bien sûr, verser son salaire qui partait sur le compte de diverses sociétés-écrans. Toutes choses obtenues de personnes qui n'étaient plus en mesure de réagir, à force d'être affaibliesphysiquement par un mode de vie insensé, alimentation soi-disant saine, sommeil interrompu, etc.»

Santé, développement personnel, éducation des enfants, trois passerelles par lesquelles, selon Jean-Marie Abgrall, on accède aux sectes: «avec ces trois domaines, vous touchez à peu près tout le re-crutement d'anxiété», estime-t-il.

Mais, pour une affaire tragique,combien de groupes inoffensifs ? Et comment empêcher des adultes d'adhérer aux idées et au mode de vie de leur choix ? «C'est bien là tout le problème, répond Jean-Marie Abgrall. Ce qui est en cause, ce sont les questions de limite et de transparence. Vous pouvez signer un engagement à un mode de vie si vous savez ce qu'il recouvre. Or, la plupart des sectes n'ont pas un fonctionnement transparent. En adhérant à un groupe donné, vous ignorez le plus souvent ce qu'on finira par exiger de vous.

Un pari

Entre les sociologues, qui voient les choses de haut, les associations de défense des victimes, qui ne sont pas épargnées par les querelles de chapelle, et le grand public, plus ou moins en proie aux fantasmes, le Centre de liaison et d'information concernant les minorités religieuses (Clims), à Genève, tente une approche pragmatique. A l'initia- tive du pasteur Jean-Claude Basset, il réunit depuis 1997 «un collectif de bonnes volontés, né de la rencontre d'observateurs et de membres de minorités religieuses».

Attention:

Le journal Construire oublie de signaler ci-dessus que ce Centre Clims réuni des membres de plusieurs sectes (collectif de bonne volonté ?) comme par exemple M. Fernand Pasche un haut gradé de la secte de Scientologie !

 Nous signalons également aux victimes qui voudraient contacter ce Centre Clims que lorsque nous lui avons demandé une aide concrète concernant des délits commis par la scientologie qu'aucune séance de conciliation entre les parties n'a pu être organisée !

(Notes du Centre Info-sectes)

Son but ?

Offrir un lieu où se règlent les problèmes posés par les mouvements en question, en ten- tant de dépassionner le débat. Son action ? Chercher des solutions, mener des enquêtes, venir en aide à ceux qui ont le droit de s'être trompés. Ses partenaires ? Les mouvements réputés pénibles et insupportables, justement. Tous ont accepté de signer une «charte de bonne conduite», dont la base est la Déclaration universelle des droits de l'homme...

Naïf, le pasteur Basset ?

On nous a accusés dans la presse d'être infiltrés. C'est absurde. Nos textes et notre site Internet ont été réalisés, en toute connaissance de cause, avec des membres des mou- vements le plus souvent incriminés. Mais toute la crédibilité du projet est là. Ceux qui ont signé la charte s'engagent à soumettre leur discours à l'épreuve des faits, à faire la preuve par l'acte de leur bonne foi. Par rapport à ceux qui se sont engagés, cela marche plutôt bien, jusqu'à présent.

Concrètement, nous avons été amenés, entre autres, à obtenir des remboursements financiers. Sachant que les groupes qui ne jouent pas le jeu sont exclus d'emblée, le Clims est un pari. Une tentative de trouver quelque chose de possible entre l'angélisme et la paranoïa.

Une question de limites

»Quant à la manipulation mentale, elle est inhérente au fonctionnement de notre société, ne serait-ce que dans l'éducation ou la publicité. Il est donc illusoire de vouloir l'interdire. Ce qui doit être contrôlé, c'est le niveau au-delà duquel un individu n'est plus en mesure de mettre en place ses propres mécanismes de défense.

REMARQUE DU CENTRE INFO-SECTES:

Les experts devraient mieux connaître les différents degrés de la manipulation mentale et nous apprendre à différencier celle qui est quotidienne (et supportable), de celle qui est dure, ou de celle qui est écrasante et propre aux sectes nuisibles. Lire à ce sujet l'étude du prof. Roland Huckel sur notre site)

»Tout comportement qui consiste à exercer une contrainte pour obtenir un consentement non éclairé est répréhensible. Ce moment à partir duquel la manipulation l'emporte sur la libre décision est extrêmement difficile à mettre en évidence. Il pose aussi le problème de la liberté individuelle face aux libertés publiques.» D'où les commissions, discussions, débats qui ont lieu actuellement en Suisse autour d'un sujet plus complexe qu'il n'en a l'air.

Quelques conseils

Pas de ficelles ni de trucs qui marcheraient à tous les coups pour aider quelqu'un à abandonner sa dépendance. Alors, contre les certitudes absolues, l'information et les vertus du doute sont les meilleurs remèdes:

    «Il faut tout faire pour que la personne ne soit pas coupée de l'extérieur, explique Jean-Marie Abgrall. L'amener à s'interroger sur les comporte- ments du gourou et des autres membres. Essayer de susciter chez elle des interrogations pour qu'elle puisse éventuellement dépister les contra- dictions entre les paroles et les actes.»

Et ne pas oublier qu'il faut du courage et de la ténacité à celui qui tente de quitter son état d'adepte. « Vaincre les pressions de la secte, affronter le sentiment de solitude, la honte de s'être fait blouser: cela demande une grande force», explique François Lavergnat, du Groupe pour la protection de la famille et de l'individu (GPFI). Il lutte contre les dérives sectaires en allant voir ce qui se cache derrière les vitrines présentables de certains mouvements. «Parce que exploiter un être humain, détruire sa famille et le conduire à la dépendance, voilà ce qui nous semble intolérable. Quant à ceux qui disent que chacun est libre de ses choix, je réponds que si je vois quelqu'un se noyer, je lui jette une bouée. Cela dit, il ne faudrait pas voir une secte derrière chaque feuille d'arbre.»

Mais que fait le monde politique

A la traîne des autres pays européens, la Suisse semble se réveiller et prend des premières mesures. Dans sa réponse à l'interpellation Burgener de 1998, le Conseil fédéral déclarait, entre autres, «qu'il n'existe aucune catégorie juridique de la secte». Tout en relevant que l'importance statistique globale des groupes se pré-sentant comme «nouveaux mouvements religieux» était faible par rapport à l'ensemble de la population, il admettait l'intérêt d'une étude scientifique neutre et indépendante de ces phénomènes.

La création d'un observatoire des religions, dont le centre est à Lausanne, répond à ce vœu. Il a vu le jour le 1er septembre et sera inauguré officiellement le 13 décembre. Financé par l'Université de Lausanne (Unil) et par le Fonds national de la recherche scientifique, son rôle est d'être un pôle de recherche, à l'échelle du pays, qui s'attache à comprendre le changement de l'ensemble du champ religieux.

«Sectes et minorités religieuses ne sont qu'un des six volets sur lesquels travaillent plusieurs équipes de diverses institutions, dont les Universités de Fribourg, Lausanne et Zurich. L'Office fédéral de la statistique y collabore également puisqu'il est en train d'améliorer l'instrument permettant de connaître avec plus de précisions les appartenances religieuses», précise Roland Campiche, sociologue à l'Unil.

»Comme le relevait le Conseil fédéral, poursuit-il, ces questions sont du ressort de l'Université. En France, il existe un Office de contrôle des sectes qui dépend du Ministère de l'intérieur et chaque préfecture dispose d'un service de surveillance des minorités religieuses. Ce dispositif n'est pas adapté à la Suisse pour des raisons historiques et politiques. De plus, la régulation des relations religions-Etat est affaire avant tout des cantons.»

Une politique fédérale

Pourtant, les membres de la commission de gestion du Conseil national demandent une véritable politique fédérale en la matière. Leur rapport, de juillet 1999 constate que si les lois actuelles sont suffisantes pour réprimer les dérives sectaires, elles doivent être appliquées avec davantage de rigueur.

En particulier celles qui protègent les enfants et «les consommateurs de l'assistance spirituelle». Pour ces derniers, une réglementation des contrats comprendrait, entre autres, un droit de révocation et un devoir d'information sur les risques encourus. Quant à l'exercice de la médecine ou des professions paramédicales, la Confédération doit harmoniser les pratiques cantonales, estime la commission.

En attendant, un groupe intercantonal romand et tessinois se propose de créer un centre d'information sur les croyances, «pragmatique et proche du citoyen». Mais, pour l'instant, ce sont les fonds qui manquent le plus. Quant à la législation proprement dite, on discute, à Genève, d'une réglementation sur la pratique illégale de la médecine et sur l'aide aux victimes.

Pourtant, à l'approche d'un nouveau millénaire, certains pensent qu'il y a urgence à agir. Comme le FBI, qui vient de demander aux polices locales de surveiller les milices extrémistes et les sectes millénaristes, craignant que ces groupes ne profitent du passage à l'an 2000 pour commettre des actes terroristes ou des suicides collectifs.

Un avis que ne partage pas Roland Campiche qui, sans nier qu'il y aura sans doute quelques affaires à l'occasion du passage à l'an 2000, refuse d'envisager un phénomène de grande ampleur.

Et la prévention ? Que fait-on à l'école ?

Et en matière de prévention, que fait-on à l'école ? Petit tour d'horizon des cours d'«Histoire des religions», que certains appellent de leurs vœux depuis longtemps. A Neuchâtel, on réfléchit à la manière d'introduire «la culture religieuse et humaniste» dans les enseignements existants.

En Valais, un cours d'Histoire des religions, neutre, précise-t-on, a été introduit, à la rentrée 1999, à l'école post- obligatoire, en option.Dans le Jura, il existe, depuis 1993, un enseignement d'Histoire des religions, qui couvre aussi la morale, l'éthique, l'athéisme, la libre pensée, etc. A Genève, on n'a pas l'intention d'introduire de cours spécifique.

Dans le canton de Vaud, un matériel scolaire intégrant «de larges aspects du champ interreligieux» est en préparation. Enfin, à Fribourg, le concept d'«éducation générale» sera discuté en décembre: il engloberait les notions de citoyenneté, comportement en société et développement spirituel.

Elisabeth GILLES


Des lectures:

Jean-Marie Abgrall:

  • «La mécanique des sectes», Documents Payot
  • «Les sectes de l'apocalypse», Calmann Lévy

Anne Morelli:

  • «Lettre ouverte à la secte des adversaires des sectes», Labor

Roland Campiche:

  • «Quand les sectes affolent», Labor et Fides

Des adresses:

  • Groupement pour la protection de la famille et de l'individu (GPFI):
  • case postale 213, 1255 Veyrier (GE), tél. 022/ 784 1622
  • Association internationale de défense des victimes de l'ordre du Temple solaire (AVOTS):
  • case postale 127, 1006 Epalinges (VD)