La privation de sommeil

Conférence de Jean-Louis Valatx

Docteur en médecine, directeur de recherche à l'INSERM (Lyon, France)

Congrès International Groupes Totalitaires et Sectarisme (Barcelone 1993)

Conférence de Jean-Louis Valatx
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Étude de Jean-Louis Valatx

Source: Médecine et Hygiène (1988)

La privation de sommeil

Jean-Louis Valatx, docteur en médecine,
directeur de recherche à l'INSERM, Lyon, France

Congrès International Groupes Totalitaires et Sectarisme - Barcelone 1993

La privation de sommeil est un des moyens utilisés pour inféoder un individu. Elle fut utilisée empiriquement par les Romains et l'Inquisition tout aussi efficacement qu'à l'époque contemporaine. Elle est toujours d'actualité. Utilisée non seulement par la police de très nombreux pays, "dictatoriaux" ou "démocratiques" au cours de la garde à vue, mais aussi par des communautés de vie de type sectaire.

La privation de sommeil est souvent associée à d'autres moyens pour en augmenter l'efficacité comme les restrictions alimentaires, sensorielles (lumière, son, contact physique) ou les stimulations monotones, répétitives (lumières, sons, paroles, etc).

La connaissance scientifique des effets physiologiques de la privation de sommeil est relativement récente. La première étude date de 1896, mais la plupart ont moins de 30 ans et sont contemporaines des progrès réalisés en neurobiologie.

Au cours de cet exposé, un rappel très simple de la physiologie du sommeil aidera à comprendre les effets de la privation totale ou partielle du sommeil qui seront détaillés dans une deuxième partie, puis les "zones à risque" où la privation peut être effective sans que les personnes en aient pleinement conscience.

Les cycles de sommeil.

L'alternance repos-acivité est une caractéristique du monde vivant. Le sommeil, forme la plus évoluée du repos, se déroule toujours le même schéma quelque soit le mammifère observé.

L'envie de dormir se manifeste, après un certain temps d'éveil, par les signes bien connus: baillement, frottement des paupières, baisse de l'attention. C'est le moment opportun pour aller se coucher. L'individu prend alors une posture de sommeil qui varie avec la tempéra- ture ambiante (en boule au froid, allongée au chaud). Si l'on résiste au sommeil, l'envie de dormir persiste environ 15 à 20 minutes, puis disparais pour réapparaître un cycle plus tard.

L'endormissement n'est possible que si la personne se sent en sécurité.  Le sommeil calme se caractérise par la fermeture des paupières, une respiration calme et régulière, par l'absence de mouvements corporels et par un ralentissement de l'activité cérébrale (ondes lentes). Il devient de plus en plus profond. Cette première partie du sommeil dure environ 80 à 90 minutes.

Le sommeil paradoxal succède au sommeil calme. Cet état est très particulier; c'est un sommeil profond (paralysie musculaire complète) avec une activité cérébrale voisine de celle de l'éveil, de nombreux mouvements des yeux, une irrégularité cardio-respiratoire. La durée du sommeil paradoxal est de 20 minutes environ. La personne, réveillée au cours de ce sommeil peut raconter un souvenir de rêve très précis. Chez l'homme, on observe, de la naissance jusqu'à un âge très avancé, une érection des organes génitaux sans rapport avec le contenu du rêve.

La succession temporelle du sommeil calme et paradoxal constitue un cycle de sommeil d'environ 100 minutes. Au cours d'une nuit, selon la durée du sommeil, 4 à 6 cycles se succèdent régulièrement. La durée du sommeil de nuit est, en moyenne de 7h30 à 8 heures, mais elle peut varier de 3 à 12 heures selon les personnes.

L'étude clinique et expérimentale a montré, à côté de l'influence de l'environnement, celle de l'hérédité sur la durée du sommeil. Il existe des familles de "petits" (< 6h) et de "grands" (> 9h) dormeurs. L'hybridation naturelle (un parent petit dormeur, l'autre grand dormeur) produit des petits, moyens ou grands dormeurs. Cette notion est importante pour interpréter la résistance à la privation de sommeil.

La conception actuelle des mécanismes du sommeil suggère que le cerveau synthétise, au cours de l'éveil, des somnifères naturels qui, sous l'influence de l'horloge biologique, déclenchent l'endormissement en fin de journée.

Les effets de la privation de sommeil

La privation de sommeil est l'empêchement de la survenue normale du sommeil. Il est aisé de comprendre que la prolongation de la durée de l'éveil entraîne une accumulation des somnifères naturels qui peuvent être métabolisés en dérivés toxiques à l'origine ces différents troubles décrits ci-après. Cette hypothèse rend compte des troubles progressivement croissants avec la durée de la privation. Cependant, chacun des troubles qui vont être exposés n'est pas spécifique ce la privation de sommeil, il peut être observé dans d'autres circonstances pathologiques, c'est l'association de plusieurs de ces signes qui peut attirer l'attention sur l'éventuelle privation de sommeil.

Les moyens utilisés pour empêcher de dormir sont très variés (exercice physique, secousses, chocs, stress, solitude, etc), leur liste s'allonge avec l'imagination de l'expérimentaieur ou du tortionnaire. A l'arrêt des stimu- lations, si le sujet est laissé libre de dormir, on constate que la durée du sommeil est augmentée, c'est le phéno- mène de récupération ou rebond de sommeil. Cette augmentation de sommeil est variable selon les individus et représente, au maximum, 50 à 60% de la dette de sommeil.

Les effets de la privation de sommeil sont variables selon les personnes et se manifestent dès 24 heures de manque de sommeil. Les effets sent multiples, le délai d'apparition et leur intensité sont fonction de la durée de privation et de l'état de stress du sujet.

Les troubles de l'humeur sont les premiers à se manifester: irritabilité et irascibilité croissantes; alternance rapide (quelques minutes) d'euphorie et de dépression avec parfois une indifférence à l'environnement avec le désir de rester seul.

L'instabilité psycho-motrice fait que la personne ne peut rester immobile. Elle éprouve le besoin de se déplacer, de changer de position (assis, debout). De ce fait, elle a des difficultés à fixer son attention.

Les troubles somesthésiques sont caractérisés par la sensation de fourmillements au niveau des extrémités (mains, pieds), la perception de contractions musculaires involontaires au niveau des paupières et de la racine des membres. Les tests mettent en évidence une augmentation de la sensibilité à la douleur.

Les troubles visuels apparaisent après 2 à 3 jours sans sommeil et sont très variés: sensation de picotements oculaires, perception de halos autour des lumières avec parfois diplopie rendant la lecture difficile, impression que les objets changent de forme (ondulation du sol, clignotement des lumières). Des hallucinations vraies sont signalées par le sujet. Dans un premier temps, la personne voit des fils, des cheveux qu'elle cherche à enlever, elle croit voir des vers ou des fourmis sur sa peau (interprétations des dysesthésies). Des navigateurs solitaires, souvent en manque de sommeil, ont vu une vache sur le pont de leur bateau ou passer le TGV en plein atlantique.

Une certaine désorganisation de la pensée peut être observée avec un ralentissement de l'idéation, des difficultés à trouver le mot correct et à garder un raisonnement logique ainsi que des trous de mémoire. De plus, ces personnes en manque de sommeil éprouvent des difficultés à élaborer des projets nouveaux ("amnésie du futur"), elles se préoccupent essentiellement de la routine quotidienne. La perception temporelle est modifiée: tantôt le sujet croit que le temps passe vite, tantôt il le croit ralenti.

Le manque de sommeil augmente la suggestibilité, c'est-à-dire si l'on suggère des actes, la personne les effectue alors qu'elle ne les effectuerait pas si elle n'était pas privée de sommeil. Ce phénomène est potentialisé par l'alcool et l'usage de médicaments psychotropes et s'accompagne alors d'une amnésie de quelques heures. De ce fait, ces personnes peuvent commettre ou être victimes d'actes délictueux sans en avoir le souvenir.

Un syndrome végétatif est observé de façon inconstante avec une tachycardie modérée et une légère hyper- thermie (38°-38.5°C). Des céphalées, des gastralgies, une augmentation de la libido peuvent également être observées.

Les zones à risques de privation de sommeil

Il est possible de définir trois groupes de risques de privation de sommeil.

1. Dans les familles et les communautés de vie:

- les enfants sont les premières victimes des mauvaises conditions de logement (bruit, surpeuplement, télévision). Les adolescents présentent un décalage des rithmes de sommeil, avec le plus souvent, un coucher tardif entraînant une privation partielle de sommeil. Ces privations partielles permanentes sont à l'origine de troubles de l'attention, d'instabilité motrice. d'irritabilité ou d'indifférence, sources ignorées d'échec scolaire.

- Chez l'adulte les petits ou les grands dormeurs ont tendance à imposer à leur entourage leurs horaires de sommeil, attitude qui est la source de nombreux conflits. Le sommeil est une caractéristique individuelle au même titre que la couleur des veux.

Dans les communautés de vie, les horaires imposés, identiques pour tous, ne sont supportés que par les personnes qui ont non seulement les mêmes besoins et les mêmes rythmes, mais aussi une bonne capacité d'adaptation au changement. Cette "adaptabilité" varie avec l'âge et dépend également de facteurs héréditaires. Ces "manières de vivre", sous prétexte d'ascèse, peuvent être une façon de conditionner la personne.

Respecter les besoins et les capacités d'adaptation de chacun fait partie du respect élémentaire des droits humains. En effet, une des fonctions supposées du sommeil et du rêve serait la préservation de la personnalité de l'individu. Au cours du rêve, s'exprimeraient les composantes héréditaires de la personnalité auxquelles s'intégre- raient les acquis journaliers afin de réaliser une adaptation harmonieuse à l'environnement. Le "droit au rêve" est un facteur primordial pour résister au conditionnement psychologique.

2. Organisation des horaires de travail.

Le sommeil est favorisé par des horaires réguliers. Tout changement d'horaires entraide des perturbations du sommeil. Le travail de nuit, le travail posté, les horaires irréguliers (chauffeurs-routiers, vols transméridiens fréquents) provoquent des troubles semblables à ceux décrits lors des privations expérimentales de sommeil. La répétition fréquente de ces troubles peut entraîner un syndrome narcoleptique, caractérisé par la survenue de sommeil paradoxal au cours de l'éveil, à l'origine de nombreux accidents de la route ou du travail.

3. Zones à risques dépendantes de la Justice.

- au cours de la garde à vue les interrogatoires prolongés sont à l'origine de privation de sommeil. Les aveux obtenus dans ces conditions sont sujets à caution du fait de l'augmentation de la suggestibilité des individus.

- dans les prisons les conditions de détention (isolement ou surpeuplement) sont susceptibles de provoquer d'importantes privations de sommeil avec leur retentissement sur le comportement. La prescription, parfois généralisée, de tranquillisants augmentant la suggestibilité est un moyen utilisé pour pallier aux mauvaises conditions de détention.

En conclusion, la privation de sommeil est un phénomène de plus en plus fréquent. Utilisée volontaire- ment, elle est une atteinte à la personne physique et psychique d'autant plus pernicieuse et perverse qu'elle ne laisse pas de séquelles physiques et que la suggestibilité accrue peut faire accepter des situations anormales et faire croire que la personne agit en pleine possession de ces moyens.

La privation du sommeil

Jean-Louis Valatx

http://ura1195-6.univ-lyon1.fr - Médecine et Hygiène (1988)
[Texte intégral]

Introduction

La privation du sommeil est un des moyens utilisés pour torturer les prisonniers. Elle fut utilisée par les Romains et l'lnquisition tout aussi efficacement qu'à l'époque contemporaine (4). Elle est toujours d'actualité dans de très nombreux pays, non seulement dans les pays dits "dictatoriaux" mais aussi dans les pays dits "démocratiques" (par exemple au cours de la simple garde à vue).

La privation de sommeil est souvent associée à des privations sensorielles (lumière, son) et temporelles, ou à des médicaments psychotropes (amphétamines-like, tranquillisants) qui en potentialisent les effets.

La connaissance scientifique des effets physiologiques de la privation de sommeil est relativement récente. La première étude date de 1896 mais la plupart ont moins de 30 ans et sont contemporaines des progrès réalisés en neurophysiologie.

Un rappel de la physiologie du sommeil aidera à comprendre les effets de la privation totale ou partielle du sommeil. Nous verrons à quels signes il est possible de soupçonner qu'une personne est privée de sommeil. Un dernier chapitre envisagera les "zones à risques" où la privation de sommeil est effective sans que leurs auteurs en aient pleinement conscience.

Rappel de la physiologie du sommeil

L'alternance repos-activité est une caractéristique du monde vivant. Cependant, le sommeil, forme la plus évoluée du repos, n'émerge qu'avec les homéothermes (oiseaux et mammifères). A quelques rares exceptions près, le sommeil se déroule toujours selon le même schéma quel que soit le mammifère observé.

L'envie de dormir se manifeste par différents signes: bâillement, frottement des paupières, baisse de l'attention, flou de la pensée. L'individu prend alors une posture de sommeil qui varie selon la temperature ambiante (en boule au froid, allongée au chaud).

L'endormissement el le sommeil calme se caractérisent par la fermeture des paupières, une respiration régulière et ample et par l'absence de mouvements corporels. L'électro-encéphalogramme (EEG) montre un ralentissement progressif de l'activité cérébrale. Au cours du sommeil calme profond, les ondes lentes (0,5 à 5 Hz) prédominent. D'où le nom de "sommeil à ondes lentes" ou "sommeil lent" donné à cette phase du sommeil. La fréquence cardiaque, la température centrale et le tonus musculaire diminuent progressivement. C'est au cours du sommeil profond que l'hormone de croissance et la prolactine ont leurs pics de sécrétion journalière. Cette première partie du sommeil dure environ 80 à 90 minutes.

Le sommeil paradoxal succède au sommeil lent. Cet état est très particulier; il associe:

  • une activité cérébrale voisine de celle de l'éveil;
  • une atonie complète des muscles squelettiques;
  • des mouvements rapides des globes oculaires;
  • une irrégularité cardio-respiratoire;
  • une vasodilatation des organes génitaux.

L'homme, reveillé au cours de cet état, peut raconter un souvenir de rêve très précis.

La durée moyenne du sommeil paradoxal est de 20 minutes environ.

La succession temporelle de sommeil lent et de sommeil paradoxal constitue un cycle de sommeil qui se reproduit à intervalles réguliers (90 à 100 minutes). Au cours d'une nuit, 4 à 6 cycles de sommeil se succèdent, selon la durée totale du sommeil. La durée du sommeil de nuit, variable selon les personnes, est en moyenne de 7 h 30 + 2 heures.

L'étude clinique et expérimentale a montré, à côte de l'influence de l'environnement, celle de l'hérédité sur le sommeil (1). Il existe en effet des familles de petits ou gros dormeurs. L'"hybridation naturelle" (un parent petit dormeur, l'autre gros dormeur) produit des descendants petits, moyens ou gros dormeurs. Cette notion est importante pour interpréter la résistance à la privation de sommeil.

La conception actuelle du sommeil suggère que les mécanismes de déclenchement et de production du sommeil lent sont différents de ceux du sommeil paradoxal (1,2).

Pour chaque etat de sommeil, il existerait un ensemble de neurones responsables de la synthèse de substances hypnogènes. Ces dernières seraient synthétisées progressivement au cours de l'éveil et déclencheraient l'envie de dormir à partir d'un certain seuil. Ces substances, vraisemblablement de nature peptidique, n'ont pas encore été isolées. Elles agiraient sur d'autres ensembles neuronaux responsables des différents signes du sommeil. D'autres mécanismes assez bien connus (horloge biologique) contrôlent la survenue dans le temps des états de sommeil (1,2).

La privation du sommeil

La privation de sommeil est l'empêchement de la survenue normale du sommeil.

Il est aisé de comprendre que la prolongation de l'éveil entraîne une accumulation anormale de substances hypnogènes. Ces dernières sont, peut-être, métabolisées en dérives qui seraient toxiques et entraîneraient les différents troubles qui seront décrits ci-dessous. Cette hypothèse rend compte des troubles progressivement croissants avec la durée de la privation.

La privation de sommeil est à distinguer de l'absence de sommeil due à la non-synthèse de ces substances hypnogènes et caractérisée par le fait que les personnes n'éprouvent pas le besoin de dormir malgré des éveils très prolongés. L'absence de sommeil ou agrypnie se rencontre dans certaines maladies neurologiques (chorée de Morvan) L'ignorance des voies de synthèse de ces substances empêche l'étude expérimentale des effets de l'absence de sommeil.

Méthodes de privation

Schématiquement, elles sont au nombre de deux: méthode instrumentale et méthode pharmacologique.

La méthode instrumentale consiste à empêcher le sommeil par des stimulations variées (exercice physique, secousses, chocs, etc.) dont la liste s'allonge avec l'imagination de l'expérimentateur ou du tortionnaire.

La méthode pharmacologique consiste à administrer des substances qui stimulent l'éveil ou qui bloquent l'expression des signes du sommeil.

Les deux méthodes ont en commun le phenomène de rebond. A l'arrêt des stimulations ou à la fin de l'action des drogues, si le sujet est laissé libre de dormir, on constate que la durée de sommeil est augmentée. Cette augmentation, proportionnelle à la durée de la privation, représente environ 50 à 60% de la dette de sommeil.

Effets de la privation de sommeil

Les effets sont variables selon les individus. L'étude génétique et les notions de "petits" ou "gros" dormeurs sont trop récentes pour qu'elles aient été prises en compte dans l'étude des effets de la privation. Les effets se manifestent des 24 heures de privation.

A. Privation totale du sommeil

La durée des expériences contrôlées varie de 1 a 11 jours (264 h). Les effets sont multiples et leur intensité est fonction de la durée de privation et de l'état de stress du sujet.

1. Les troubles de l'humeur sont les premiers à se manifester.

On observe:

une irritabilité et une irascibilité croissantes; une alternance rapide (quelques minutes) d'euphorie et de dépression; parfois une indifférence à l'environnement avec le désir de rester seul.

2. Instabilité psychomotrice. La personne ne peut rester immobile. Elle éprouve le besoin de se déplacer, de changer de place, de position (debout, assis). De ce fait, elle a des difficultés à fixer son attention.

3. Les troubles de la sphère visuelle sont multiples et variés sensation de brulure, de picotements oculaires. L'observation montre une hyperhémie conjonctivale (yeux rouges); le sujet voit du brouillard autour des lumières. Parfois, diplopie. La lecture est alors difficile; changement de forme des objets. Le sujet a l'impression que le sol ondule, que les lumières clignotent, que les objets bougent rapidement dans le champ visuel latéral; hallucinations vraies. Elles peuvent survenir dès le 3e jour de privation. Au début, le sujet critique ces hallucinations puis il y croit de plus en plus. Ces hallucinations sont particulières: le sujet voit des fils, des cheveux qu'il cherche à enlever; il croit voir des fourmis, des vers sur sa peau (témoins des dysesthesies ressenties).

4. Troubles somesthésiques. Dysesthésies: la personne perçoit des fourmillements des extrémités (mains, pieds). Au niveau de la face, elle a l'impression d'avoir un chapeau très serré. Des trémulations des paupières et au niveau des membres sont observables. Les tests mettent en évidence une augmentation de la sensibilité à la douleur.

5. Les troubles auditifs sont très inconstants. Le sujet entend des bruits paraissant lointains (sifflements, cloches).

6. Désorganisation de la pensée. Les troubles se caractérisent par: un ralentissement de l'idéation entraînant une parole lente et basse. Aux questions posées, la réponse est longue à venir comme si le délai de reflexion était augmenté; des difficultés à trouver le mot correct. Les phrases restent inachevées. Le sujet a des difficultés à garder un raisonnement logique. Il perd "le fil" logique du discours; une suggestibilité accrue; des oublis des faits récents: il existe une cenaine amnésie antérograde. De plus, les personnes privées de sommeil éprouvent des difficultés à se projeter dans le futur (amnésie du futur). Cela est d'autant plus perceptible que ces personnes exercent des responsabilités importantes. Elles se préoccupent essentiellement de la routine quotidienne; une confusion et une désorientation temporo-spatiale après 5 a 6 jours de privation.

7. Syndrome végétatif (inconstant). Il est possible d'observer une tachycardie modérée et une hyperthermie (38°-38°5). De plus, l'augmentation de la sensation de faim entraîne une hyperphagie. Des céphalées, des gastralgies, une augmentation de la libido peuvent être observées.

8. La perception temporelle est modifiée. Tantôt le sujet croit que le temps passe vite, tantôt il le croit ralenti. Ce fait est objectivé par le test du "tapping"; on demande au sujet de battre la seconde: il tape plus vite ou plus lentement que le temps réel.

B. Privation partielle

La privation partielle est réalisée avec les mêmes méthodes que la privation totale mais elle est limitée à 2, 3 ou 5 heures chaque jour. Les changements de rythmes de travail peuvent entraîner des privations de sommeil.

Les mêmes troubles sont observés mais leur apparition est plus progressive et peut s'étaler sur plusieurs semaines.

Résistance à la privation de sommeil

La résistance à la privation de sommeil n'a pas fait l'objet de publications. Une hypothèse devrait être testée: est-ce que les "petits" dormeurs sont plus résistants à la privation que les "gros" dormeurs ?

Les associations de privations paraissent diminuer la résistance. La privation de lumière (obscurité complète, cagoule, etc.), la privation de sons extérieurs qui amplifie les sons internes (coeur, articulations, intestin) sont très mal supportées.

Les conditions psychologiques influencent beaucoup la résistance. R. Siegel (8) a fait une revue de 30 cas de prise d'otages. Ces personnes soumises à l'isolement, à la privation de lumière et à la restriction de mouvement peuvent présenter des hallucinations visuelles survenant en quelques heures si toutes ces contraintes sont accompagnées de menaces de mort.

L'association de privation de sommeil avec l'administration de psychotropes a été très peu étudiée. Les benzo- diazépines posent des problèmes médico-légaux. En effet, associées à I'alcool, elles entraînent une très forte suggestibilité accompagnée d'amnésie lacunaire de quelques heures.

La résistance est très augmentée si le sujet peut dormir quelques heures.

A la fin de la privation, le phénomene de rebond est observé. La durée du sommeil est fortement augmentée. Les troubles disparaissent pour la plupart après un à deux jours de sommeil.

A quels signes peut-on reconnaître une personne privée de sommeil ?

Les signes qui ont été décrits au paragraphe précédent sont également observables dans d'autres syndromes pathologiques: ils ne sont donc pas spécifiques de la privation de sommeil. Cependant, certains sont évocateurs et doivent être recherchés.

1. Le faciès de la personne privée de sommeil a été décrit sous le nom de syndrome de Midzenty (évêque tchèque) caractérisé par des cernes importants au niveau des paupières, des yeux rouges et des trémulations des muscles de la face, principalement des paupières.

2. Le comportement doit attirer l'attention. Le sujet est prostré, indifférent, ou manifeste une instabilité psycho- motrice et une certaine irritabilité aux questions posées. Le sujet parle a voix basse, nécessitant de faire répéter. La personne se frotte les mains, les bras, le front (témoin des dysesthésies).

3. Rechercher les autres signes:

  • les troubles visuels, par la lecture
  • faire attention aux éventuelles hallucinations;
  • la tachycardie et l'hyperthermie;
  • la perturbation de la notion du temps;
  • apprécier la suggestibilité;
  • demander si la personne est habituellement un petit ou gros tormeur.

La présence de plusieurs de ces signes permet d'évoquer la privation de sommeil sans qu'ils soient une preuve formelle.

Zones à risques de privation de sommeil

Il est possible de définir quatre grands groupes de risques de privation de sommeil.

1. Zones à risques dépendantes de la justice

Au cours de la garde à vue; les interrogatoires prolongés sont à l'origine de privation de sommeil. Les aveux obtenus dans ces conditions sont sujets à caution du fait de l'augrnentation de la suggestibilité des individus.

Dans les prisons; les conditions de détention (isolement ou surpeuplement) sont susceptibles de provoquer d'importantes privations de sommeil avec leur retentissement sur le comportement. La prescription, parfois généralisée de tranquillisants augmentant la suggestibilité est un moyen utilisé pour pallier aux mauvaises conditions de détention.

2. Dans les hôpitaux

Les Services de soins intensifs et de réanimation réalisent des privations de sommeil instrumentales quasi expéri- mentales. La surveillance et les soins horaires ou plus fréquents même la nuit, l'absence de repères temporels (lumière permanente ou semi-obscurité) sont des facteurs de privation de sommeil à l'origine de syndrômes psychiatriques qui apparaissent de 3 à 5 jours après l'admission dans le service.

La prévention est souvent possible: établir une alternance jour/nuit très marquée avec montre ou horloge facilement visible. L'automatisation de la surveillance (pouls, tension artérielle, température) devrait permettre à un certain nombre de malades conscients de dormir suffisamment; les autres services médicaux ou chirurgicaux peuvent également être responsables de privations partielles de sommeil du fait de la température ambiante souvent élevée, du bruit nocturne dont le personnel soignant ne se rend pas toujours compte. De plus, l'absence fréquente de relations humaines, de dialogue aggrave l'anxiété des personnes hospitalisées, source fréquente d'insomnie. Là encore, la prévention est aisément réalisable.

3. Organisation des horaires de travail

Le sommeil est favorisé par des horaires réguliers. Tout changement d'horaires entraîne des perturbations du sommeil. Le travail de nuit, le travail posté, les horaires irréguliers (chauffeurs routiers, vols transméridiens fréquents, etc.) provoquent des troubles semblables à ceux décrits lors des privations de sommeil expérimentales.

La répétition fréquente de ces troubles peut entraîner chez certaines personnes un syndrome narcoleptique caractérisé par la survenue de sommeil paradoxal au cours de l'éveil. La narcolepsie est à l'origine de nombreux accidents de travail et de la route. Dans un grand nombre de cas (90%), les narcoleptiques sont porteurs d'un groupe tissulaire particulier (DR2). L'inadaptabilite aux changements de rythme devrait être dépistée pour que ces personnes ne soient pas soumises à ces changements.

4. Dans les familles

Les enfants sont les premières victimes des mauvaises conditions de logement (bruit, surpeuplement, télévision). Ces privations partielles permanentes sont à l'origine de troubles de l'attention, d'instabilité motrice et d'irritabilité souvent sources ignorées d'échec scolaire.

Les adolescents éprouvent fréquemment des troubles du rythme du sommeil entraînant des privations périodiques de sommeil qu'il faut rechercher chez ces jeunes qui, devenant ainsi irritables, instables, sont qualifiés de "caractériels". Le seul traitement efficace est la resynchronisation des rythmes de sommeil.

Chez l'adulte, les petits ou les gros dormeurs ont tendance à imposer à leur entourage leurs horaires de sommeil, attitude qui est la source de nombreux conflits. La prévention passe par la prise de conscience que nous sommes tous differents: le sommeil est une caractéristique individuelle au même titre que la couleur des cheveux. Ne pas imposer son propre rythme de sommeil à son entourage familial ou professionnel fait partie du respect élémentaire des droits de chacun.

En effet, une des fonctions supposées du sommeil et du rêve en particulier serait la préservation de la personnalité de l'individu. Au cours du rêve, s'exprimeraient les composantes héréditaires de la personnalité auxquelles s'intégreraient les acquis journaliers afin de réaliser une adaptation harmonieuse à l'environnement Le "droit au rêve" est un facteur primordial pour résister au conditionnement psychologique.

En conclusion, la privation de sommeil volontaire ou involontaire est un phenomène fréquent et de plus en plus fréquent actuellement. Utilisée volontairement, elle est une atteinte à la personne physique et psychique d'autant plus pernicieuse et perverse qu'elle ne laisse pas de séquelles physiques. Cependant chez des sujets fragiles, des syndromes psychotiques ont été observés après une privation prolongée de sommeil.


Bibliographie

1 - La physiologie du sommeil Ed. O. Benoit, Masson, 192 p, 1984

2 - Sleep mechanisms. Exp. Brain Res Suppl. n° 8 Ed. A Borbely and J. L. Valatx, Springer Verlag, 314 p., 1984.

3 - Bliss E. L., Clark L D. and West C. D. - Studies of sleep deprivation Relationship to schizophrenia. Arch. Neurol Psychiat. 81, 348 359, 1959

4 - Brauchi J. T. and West L J. - Sleep deprivation. JAMA 171, 11 14, 1959.

5 - Dement W. - The effect of dream deprivation. Science 131, 1705 1707, 1960.

6 - Haslam D. R - The military performance of soldiers in sustained operations. Aviat Space Environ. Med 55, 216-221, 1984.

7 - Morris G. O., Williarns H. D. and Lubin A. - Misperception and disorientation during sleep deprivation. Arch. Gen. Psychiat. 2, 247 254, 1960.

8 - Siegel R. K. - Hostage hallucinations: visual imagery induced by isolation and life-threatening stress. J. Nerv. Mental Dis. 172, 264-272, 1984.

9 - Tilley A. J. and Wilkinson R T. - The effects of a restricted sleep regime on the composition of sleep and performance. Psychophysiol 21, 406-412, 1984.


USA-Canada (1950-1963): Des expériences criminelles de "déprogrammation" cérébrale