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La
privation du sommeil
Jean-Louis
Valatx
- http://ura1195-6.univ-lyon1.fr
- Médecine et Hygiène (1988)
- [Texte
intégral]
Introduction
La
privation du sommeil est un des moyens utilisés
pour torturer les prisonniers. Elle fut utilisée
par les Romains et l'lnquisition tout aussi efficacement
qu'à l'époque contemporaine (4).
Elle est toujours d'actualité dans de très
nombreux pays, non seulement dans les pays dits "dictatoriaux"
mais aussi dans les pays dits "démocratiques"
(par exemple au cours de la simple garde à vue).
La
privation de sommeil est souvent associée à
des privations sensorielles (lumière, son) et
temporelles, ou à des médicaments psychotropes
(amphétamines-like, tranquillisants) qui en potentialisent
les effets.
La
connaissance scientifique des effets physiologiques
de la privation de sommeil est relativement récente.
La première étude date de 1896 mais la
plupart ont moins de 30 ans et sont contemporaines des
progrès réalisés en neurophysiologie.
Un
rappel de la physiologie du sommeil aidera à
comprendre les effets de la privation totale ou partielle
du sommeil. Nous verrons à quels signes il est
possible de soupçonner qu'une personne est privée
de sommeil. Un dernier chapitre envisagera les "zones
à risques" où la privation de sommeil
est effective sans que leurs auteurs en aient pleinement
conscience.
Rappel
de la physiologie du sommeil
L'alternance
repos-activité est une caractéristique
du monde vivant. Cependant, le sommeil, forme la plus
évoluée du repos, n'émerge qu'avec
les homéothermes (oiseaux et mammifères).
A quelques rares exceptions près, le sommeil
se déroule toujours selon le même schéma
quel que soit le mammifère observé.
L'envie
de dormir se manifeste par différents signes:
bâillement, frottement des paupières, baisse
de l'attention, flou de la pensée. L'individu
prend alors une posture de sommeil qui varie selon la
temperature ambiante (en boule au froid, allongée
au chaud).
L'endormissement
el le sommeil calme se caractérisent par la fermeture
des paupières, une respiration régulière
et ample et par l'absence de mouvements corporels. L'électro-encéphalogramme
(EEG) montre un ralentissement progressif de l'activité
cérébrale. Au cours du sommeil calme profond,
les ondes lentes (0,5 à 5 Hz) prédominent.
D'où le nom de "sommeil à ondes lentes"
ou "sommeil lent" donné à cette
phase du sommeil. La fréquence cardiaque, la
température centrale et le tonus musculaire diminuent
progressivement. C'est au cours du sommeil profond que
l'hormone de croissance et la prolactine ont leurs pics
de sécrétion journalière. Cette
première partie du sommeil dure environ 80 à
90 minutes.
Le
sommeil paradoxal succède au sommeil lent. Cet
état est très particulier; il associe:
- une
activité cérébrale voisine
de celle de l'éveil;
- une
atonie complète des muscles squelettiques;
- des
mouvements rapides des globes oculaires;
- une
irrégularité cardio-respiratoire;
- une
vasodilatation des organes génitaux.
L'homme,
reveillé au cours de cet état, peut raconter
un souvenir de rêve très précis.
La
durée moyenne du sommeil paradoxal est de 20
minutes environ.
La
succession temporelle de sommeil lent et de sommeil
paradoxal constitue un cycle de sommeil qui se reproduit
à intervalles réguliers (90 à 100
minutes). Au cours d'une nuit, 4 à 6 cycles de
sommeil se succèdent, selon la durée totale
du sommeil. La durée du sommeil de nuit, variable
selon les personnes, est en moyenne de 7 h 30 + 2 heures.
L'étude
clinique et expérimentale a montré, à
côte de l'influence de l'environnement, celle
de l'hérédité sur le sommeil (1).
Il existe en effet des familles de petits ou gros dormeurs.
L'"hybridation naturelle" (un parent petit
dormeur, l'autre gros dormeur) produit des descendants
petits, moyens ou gros dormeurs. Cette notion est importante
pour interpréter la résistance à
la privation de sommeil.
La
conception actuelle du sommeil suggère que les
mécanismes de déclenchement et de production
du sommeil lent sont différents de ceux du sommeil
paradoxal (1,2).
Pour
chaque etat de sommeil, il existerait un ensemble de
neurones responsables de la synthèse de substances
hypnogènes. Ces dernières seraient synthétisées
progressivement au cours de l'éveil et déclencheraient
l'envie de dormir à partir d'un certain seuil.
Ces substances, vraisemblablement de nature peptidique,
n'ont pas encore été isolées. Elles
agiraient sur d'autres ensembles neuronaux responsables
des différents signes du sommeil. D'autres mécanismes
assez bien connus (horloge biologique) contrôlent
la survenue dans le temps des états de sommeil
(1,2).
La
privation du sommeil
La
privation de sommeil est l'empêchement de la survenue
normale du sommeil.
Il
est aisé de comprendre que la prolongation de
l'éveil entraîne une accumulation anormale
de substances hypnogènes. Ces dernières
sont, peut-être, métabolisées en
dérives qui seraient toxiques et entraîneraient
les différents troubles qui seront décrits
ci-dessous. Cette hypothèse rend compte des troubles
progressivement croissants avec la durée de la
privation.
La
privation de sommeil est à distinguer de l'absence
de sommeil due à la non-synthèse de ces
substances hypnogènes et caractérisée
par le fait que les personnes n'éprouvent pas
le besoin de dormir malgré des éveils
très prolongés. L'absence de sommeil ou
agrypnie se rencontre dans certaines maladies neurologiques
(chorée de Morvan) L'ignorance des voies de synthèse
de ces substances empêche l'étude expérimentale
des effets de l'absence de sommeil.
Méthodes
de privation
Schématiquement,
elles sont au nombre de deux: méthode instrumentale
et méthode pharmacologique.
La
méthode instrumentale consiste à empêcher
le sommeil par des stimulations variées (exercice
physique, secousses, chocs, etc.) dont la liste s'allonge
avec l'imagination de l'expérimentateur ou du
tortionnaire.
La
méthode pharmacologique consiste à administrer
des substances qui stimulent l'éveil ou qui bloquent
l'expression des signes du sommeil.
Les
deux méthodes ont en commun le phenomène
de rebond. A l'arrêt des stimulations ou à
la fin de l'action des drogues, si le sujet est laissé
libre de dormir, on constate que la durée de
sommeil est augmentée. Cette augmentation, proportionnelle
à la durée de la privation, représente
environ 50 à 60% de la dette de sommeil.
Effets
de la privation de sommeil
Les
effets sont variables selon les individus. L'étude
génétique et les notions de "petits"
ou "gros" dormeurs sont trop récentes
pour qu'elles aient été prises en compte
dans l'étude des effets de la privation. Les
effets se manifestent des 24 heures de privation.
A.
Privation totale du sommeil
La
durée des expériences contrôlées
varie de 1 a 11 jours (264 h). Les effets sont multiples
et leur intensité est fonction de la durée
de privation et de l'état de stress du sujet.
1.
Les troubles
de l'humeur sont les
premiers à se manifester.
On
observe:
une
irritabilité et une irascibilité croissantes;
une alternance rapide (quelques minutes) d'euphorie
et de dépression; parfois une indifférence
à l'environnement avec le désir de rester
seul.
2.
Instabilité
psychomotrice. La personne
ne peut rester immobile. Elle éprouve le besoin
de se déplacer, de changer de place, de position
(debout, assis). De ce fait, elle a des difficultés
à fixer son attention.
3.
Les troubles
de la sphère visuelle
sont multiples et variés sensation de brulure,
de picotements oculaires. L'observation montre une hyperhémie
conjonctivale (yeux rouges); le sujet voit du brouillard
autour des lumières. Parfois, diplopie. La lecture
est alors difficile; changement de forme des objets.
Le sujet a l'impression que le sol ondule, que les lumières
clignotent, que les objets bougent rapidement dans le
champ visuel latéral; hallucinations vraies.
Elles peuvent survenir dès le 3e jour de privation.
Au début, le sujet critique ces hallucinations
puis il y croit de plus en plus. Ces hallucinations
sont particulières: le sujet voit des fils, des
cheveux qu'il cherche à enlever; il croit voir
des fourmis, des vers sur sa peau (témoins des
dysesthesies ressenties).
4.
Troubles
somesthésiques. Dysesthésies:
la personne perçoit des fourmillements des extrémités
(mains, pieds). Au niveau de la face, elle a l'impression
d'avoir un chapeau très serré. Des trémulations
des paupières et au niveau des membres sont observables.
Les tests mettent en évidence une augmentation
de la sensibilité à la douleur.
5.
Les troubles
auditifs sont très
inconstants. Le sujet entend des bruits paraissant lointains
(sifflements, cloches).
6.
Désorganisation
de la pensée.
Les troubles se caractérisent par: un ralentissement
de l'idéation entraînant une parole lente
et basse. Aux questions posées, la réponse
est longue à venir comme si le délai de
reflexion était augmenté; des difficultés
à trouver le mot correct. Les phrases restent
inachevées. Le sujet a des difficultés
à garder un raisonnement logique. Il perd "le
fil" logique du discours; une suggestibilité
accrue; des oublis des faits récents: il existe
une cenaine amnésie antérograde. De plus,
les personnes privées de sommeil éprouvent
des difficultés à se projeter dans le
futur (amnésie du futur). Cela est d'autant plus
perceptible que ces personnes exercent des responsabilités
importantes. Elles se préoccupent essentiellement
de la routine quotidienne; une confusion et une désorientation
temporo-spatiale après 5 a 6 jours de privation.
7.
Syndrome
végétatif (inconstant).
Il est possible d'observer une tachycardie modérée
et une hyperthermie (38°-38°5). De plus, l'augmentation
de la sensation de faim entraîne une hyperphagie.
Des céphalées, des gastralgies, une augmentation
de la libido peuvent être observées.
8.
La perception
temporelle est modifiée.
Tantôt le sujet croit que le temps passe vite,
tantôt il le croit ralenti. Ce fait est objectivé
par le test du "tapping"; on demande au sujet
de battre la seconde: il tape plus vite ou plus lentement
que le temps réel.
B.
Privation partielle
La
privation partielle est réalisée avec
les mêmes méthodes que la privation totale
mais elle est limitée à 2, 3 ou 5 heures
chaque jour. Les changements de rythmes de travail peuvent
entraîner des privations de sommeil.
Les
mêmes troubles sont observés mais leur
apparition est plus progressive et peut s'étaler
sur plusieurs semaines.
Résistance
à la privation de sommeil
La
résistance à la privation de sommeil n'a
pas fait l'objet de publications. Une hypothèse
devrait être testée: est-ce que les "petits"
dormeurs sont plus résistants à la privation
que les "gros" dormeurs ?
Les
associations de privations paraissent diminuer la résistance.
La privation de lumière (obscurité complète,
cagoule, etc.), la privation de sons extérieurs
qui amplifie les sons internes (coeur, articulations,
intestin) sont très mal supportées.
Les
conditions psychologiques influencent beaucoup la résistance.
R. Siegel (8) a fait une revue de 30 cas de prise d'otages.
Ces personnes soumises à l'isolement, à
la privation de lumière et à la restriction
de mouvement peuvent présenter des hallucinations
visuelles survenant en quelques heures si toutes ces
contraintes sont accompagnées de menaces de mort.
L'association
de privation de sommeil avec l'administration de psychotropes
a été très peu étudiée.
Les benzo- diazépines posent des problèmes
médico-légaux. En effet, associées
à I'alcool, elles entraînent une très
forte suggestibilité accompagnée d'amnésie
lacunaire de quelques heures.
La
résistance est très augmentée si
le sujet peut dormir quelques heures.
A
la fin de la privation, le phénomene de rebond
est observé. La durée du sommeil est fortement
augmentée. Les troubles disparaissent pour la
plupart après un à deux jours de sommeil.
A
quels signes peut-on reconnaître une personne
privée de sommeil ?
Les
signes qui ont été décrits au paragraphe
précédent sont également observables
dans d'autres syndromes pathologiques: ils ne sont donc
pas spécifiques de la privation de sommeil. Cependant,
certains sont évocateurs et doivent être
recherchés.
1.
Le faciès de la personne privée de sommeil
a été décrit sous le nom de syndrome
de Midzenty (évêque tchèque) caractérisé
par des cernes importants au niveau des paupières,
des yeux rouges et des trémulations des muscles
de la face, principalement des paupières.
2.
Le comportement doit attirer l'attention. Le sujet est
prostré, indifférent, ou manifeste une
instabilité psycho- motrice et une certaine irritabilité
aux questions posées. Le sujet parle a voix basse,
nécessitant de faire répéter. La
personne se frotte les mains, les bras, le front (témoin
des dysesthésies).
3.
Rechercher les autres signes:
- les
troubles visuels, par la lecture
- faire
attention aux éventuelles hallucinations;
- la
tachycardie et l'hyperthermie;
- la
perturbation de la notion du temps;
- apprécier
la suggestibilité;
- demander
si la personne est habituellement un petit ou gros
tormeur.
La
présence de plusieurs de ces signes permet d'évoquer
la privation de sommeil sans qu'ils soient une preuve
formelle.
Zones
à risques de privation de sommeil
Il
est possible de définir quatre grands groupes
de risques de privation de sommeil.
1.
Zones
à risques dépendantes de la justice
Au
cours de la garde à vue; les interrogatoires
prolongés sont à l'origine de privation
de sommeil. Les aveux obtenus dans ces conditions sont
sujets à caution du fait de l'augrnentation de
la suggestibilité des individus.
Dans
les prisons; les conditions de détention (isolement
ou surpeuplement) sont susceptibles de provoquer d'importantes
privations de sommeil avec leur retentissement sur le
comportement. La prescription, parfois généralisée
de tranquillisants augmentant la suggestibilité
est un moyen utilisé pour pallier aux mauvaises
conditions de détention.
2.
Dans
les hôpitaux
Les
Services de soins intensifs et de réanimation
réalisent des privations de sommeil instrumentales
quasi expéri- mentales. La surveillance et les
soins horaires ou plus fréquents même la
nuit, l'absence de repères temporels (lumière
permanente ou semi-obscurité) sont des facteurs
de privation de sommeil à l'origine de syndrômes
psychiatriques qui apparaissent de 3 à 5 jours
après l'admission dans le service.
La
prévention est souvent possible: établir
une alternance jour/nuit très marquée
avec montre ou horloge facilement visible. L'automatisation
de la surveillance (pouls, tension artérielle,
température) devrait permettre à un certain
nombre de malades conscients de dormir suffisamment;
les autres services médicaux ou chirurgicaux
peuvent également être responsables de
privations partielles de sommeil du fait de la température
ambiante souvent élevée, du bruit nocturne
dont le personnel soignant ne se rend pas toujours compte.
De plus, l'absence fréquente de relations humaines,
de dialogue aggrave l'anxiété des personnes
hospitalisées, source fréquente d'insomnie.
Là encore, la prévention est aisément
réalisable.
3.
Organisation des horaires de travail
Le sommeil est
favorisé par des horaires réguliers. Tout
changement d'horaires entraîne des perturbations
du sommeil. Le travail de nuit, le travail posté,
les horaires irréguliers (chauffeurs routiers,
vols transméridiens fréquents, etc.) provoquent
des troubles semblables à ceux décrits
lors des privations de sommeil expérimentales.
La
répétition fréquente de ces troubles
peut entraîner chez certaines personnes un syndrome
narcoleptique caractérisé par la survenue
de sommeil paradoxal au cours de l'éveil. La
narcolepsie est à l'origine de nombreux accidents
de travail et de la route. Dans un grand nombre de cas
(90%), les narcoleptiques sont porteurs d'un groupe
tissulaire particulier (DR2). L'inadaptabilite aux changements
de rythme devrait être dépistée
pour que ces personnes ne soient pas soumises à
ces changements.
4.
Dans
les familles
Les
enfants sont les premières victimes des mauvaises
conditions de logement (bruit, surpeuplement, télévision).
Ces privations partielles permanentes sont à
l'origine de troubles de l'attention, d'instabilité
motrice et d'irritabilité souvent sources ignorées
d'échec scolaire.
Les
adolescents éprouvent fréquemment
des troubles du rythme du sommeil entraînant des
privations périodiques de sommeil qu'il faut
rechercher chez ces jeunes qui, devenant ainsi irritables,
instables, sont qualifiés de "caractériels".
Le seul traitement efficace est la resynchronisation
des rythmes de sommeil.
Chez
l'adulte, les petits ou les gros dormeurs ont tendance
à imposer à leur entourage leurs horaires
de sommeil, attitude qui est la source de nombreux conflits.
La prévention passe par la prise de conscience
que nous sommes tous differents: le sommeil est une
caractéristique individuelle au même titre
que la couleur des cheveux. Ne pas imposer son propre
rythme de sommeil à son entourage familial ou
professionnel fait partie du respect élémentaire
des droits de chacun.
En
effet, une des fonctions supposées du sommeil
et du rêve en particulier serait la préservation
de la personnalité de l'individu. Au cours du
rêve, s'exprimeraient les composantes héréditaires
de la personnalité auxquelles s'intégreraient les acquis journaliers afin de réaliser
une adaptation harmonieuse à l'environnement
Le "droit au rêve" est un facteur primordial
pour résister au conditionnement psychologique.
En
conclusion, la privation de sommeil volontaire ou involontaire
est un phenomène fréquent et de plus en
plus fréquent actuellement. Utilisée volontairement,
elle est une atteinte à la personne physique
et psychique d'autant plus pernicieuse et perverse qu'elle
ne laisse pas de séquelles physiques. Cependant
chez des sujets fragiles, des syndromes psychotiques
ont été observés après une
privation prolongée de sommeil.
Bibliographie
1
- La physiologie du sommeil Ed. O. Benoit, Masson, 192
p, 1984 ↑
2
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- Siegel R. K. - Hostage hallucinations: visual imagery
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9
- Tilley A. J. and Wilkinson R T. - The effects of a
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USA-Canada
(1950-1963): Des
expériences criminelles
de "déprogrammation"
cérébrale
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