Dérives sanitaires, sectaires et thérapeutiques
Entretien d'Hélène Delmotte avec Jean-Michel Roulet, président de
la MIVILUDES
La mission interministérielle de vigilance et de lutte
contre les dérives sectaires (Miviludes) a remis le 2 avril son rapport annuel
au Premier ministre. La santé, un champ très prisé par les mouvements sectaires,
fait l’objet de nombreuses mises en garde.
- Pourquoi la santé occupe-t-elle une telle
place dans le rapport 2007 ?
- Nos concitoyens sont extrêmement
sensibles à leur santé et la définition qu’ils en donnent va bien au-delà du
soin et du traitement des pathologies pour englober le bien-être. Ils peuvent
donc être tentés par des prestataires de service, des gourous, qui vont insister
sur le fait qu’il est impossible d’être bien dans son corps sans traiter les
maladies de l’âme. Lorsque nous mettons en cause certaines pratiques, leurs
adeptes invoquent la clause de conscience nous reprochant de reconnaître la
seule médecine allopathique. Comme dans le domaine de la liberté de croyance,
certains essaient de nous entraîner sur un terrain qui n’est pas le nôtre.
Dans
le domaine de la santé, il ne s’agit pas de dénoncer des excès thérapeutiques
mais bien des dérives sectai- res. Les thérapeutes contre lesquels nous mettons en
garde sont ceux qui vont exercer une emprise sur leurs patients, les amener à
abandonner leur traitement, et progressivement les éloigner de leur médecin
généraliste et de leur milieu familial. Le plus souvent, ces comportements
s’accompagneront d’exigences financières considé- rables avec dans certains cas
des abus sexuels.
A Lisieux, une gourelle formait des couples et imposait des
relations sexuelles. Les victimes ont obéi parce qu’elles avaient
progressivement perdu leur esprit critique. Le violeur ne voulait pas forcément
en arriver à une telle extrémité. Dans ce type d’affaire, la victime peut être
victime et bourreau. Le seul responsable est le gourou.
- Vous abordez également la technique des
« Faux souvenirs induits ». Est-ce un phénomène nouveau?
- C’est
effectivement la première fois que nous développons cette question bien connue
aux Etats-Unis depuis vingt ans. Cette technique, actuellement en plein
développement dans notre pays, est dévastatrice. Le théra- peute ou prétendu tel
va en effet insinuer un inceste dans l’esprit d’une personne. Par la persuasion
de l’emprise, la victime fragilisée va le croire et ce faux souvenir va faire
son chemin. L’idée de rechercher dans le passé des explications au présent n’est
pas nouvelle mais la technique des faux souvenirs induits est très perverse car
elle touche à ce qu’il y a de plus tabou et de plus honteux dans notre société.
La personne qui va se croire victime d'inceste va évidemment s’éloigner de sa
famille, dont chacun des membres sera accusé d’être ou responsable ou complice.
Tous les cas que nous avons suivis ont entraîné une destruction de la famille.
- Dans le même ordre d’idées, où en est le
décret sur la compétence des psychothérapeutes ?
-
Il y a eu
plusieurs étapes à l’époque où Xavier Bertrand était ministre de la Santé. Le
gouvernement avait clairement affiché une volonté de concertation. Mais le
Ministère s’est vite retrouvé confronté aux intérêts con- tradictoires de deux
catégories de thérapeutes: les diplômés de l’université titulaires de diplômes
récents et les praticiens autoproclamés depuis plusieurs années qui demandaient
l’application la clause du grand-père selon laquelle cinq ans d’expérience
valident un titre professionnel. Or la durée d’exercice n’est pas un critère
suffisant. Il faut prendre en considération les diplômes antérieurs et les
compétences professionnelles. Une formation a été proposée dont les propositions
de durée ont varié considérablement de part et d’autre. Ce décret n’est
finalement pas sorti sous une forme qui aurait pu être néfaste. Le Président
Accoyer, à l’origine de l’amendement demandant de meilleures garanties pour
l’exercice de psychothérapies et actuel Président de l’Assemblée nationale,
possède aujourd’hui davantage de pouvoir pour imposer son point de vue aux
membres du gouvernement. La sortie de ce décret devrait être une affaire de
semaines.
- De longs développements sont également
consacrés dans le rapport 2007 aux stupéfiants …
- Nous évoquons ce
sujet depuis trois ans. Nous avons obtenu le classement au tableau C des
stupéfiants de l'ayahuasca, une plante possédant un
risque létal réel et de l’Iboga, un produit hallucinogène qui peut avoir un rôle
déstructurant pouvant conduire au suicide.
Depuis, les chamans utilisent le
Datura qu’il n’est pas nécessaire d'importer. Il s’agit d’une mauvaise herbe qui
pousse dans nos contrées or ce produit est également extrêmement dangereux et
ses principes actifs ne possèdent aucune qualité thérapeutique.
- Le rapport présente également un
état d’avancement des propositions du rapport d’enquête parlementaire
«L’enfance volée: les mineurs victimes de sectes» de décembre 2006. Quelles
conclusions tirez-vous ?
- Rappelons que
ce rapport clôturait les travaux de la 3ème Commission d’enquête parlementaire
sur les dérives sectaires, présidée par M. Georges Fenech et dont le rapporteur
était M. Philippe Vuilque. Un an après, il est apparu utile de faire le
point sur la mise en œuvre de leurs recommandations. Il reste encore beaucoup de
travail, en matière de renforcement des contrôles scolaires ou d’accès des
grands-parents à la justice.
Suite à mon audition par cette Commission, j’ai été
poursuivi, comme d’autres responsables d’associations ou familles de victimes,
par les mouvements que j’ai dénoncés. C’est une instrumentalisation de la
justice qui permet à ces organisations d’écrire sur leur site que je suis mis en
examen … Début avril, l’Assemblée nationale examinera en première lecture une
proposition de loi sur la protection des personnes qui témoignent devant la
commission d'enquête parlementaire à l’initiative de M. Bernard Accoyer.
- A propos de justice, de nombreux arrêts
ne servent-ils pas de « caution » à certains mouvements sectaires
?
- La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) n’a pour le
moment pas été saisie par les victimes. Par ailleurs, la justice ne peut
qu’appliquer les textes et pour cela, elle doit réunir un élément légal, un
élément moral et un élément matériel. Il lui faut des faits avérés pour qu’il y
ait des poursuites. Mais s’arrêter au principe qu’il n’y a pas de victime parce
qu’il n’existe pas de condamnation est aussi erroné que de dire que les
mouvements qui ne troublent pas l’ordre public ne sont pas des sectes, car les
plus grands mouvements se gardent bien de se mani- fester publiquement. Enfin,
n’oublions pas que les organisations sectaires qui ont à la fois beaucoup
d’argent et de temps vont systématiquement devant les juridictions nationales et
internationales et qu’elles interprètent ensuite les arrêts selon des méthodes
parfois discutables !
La Scientologie prétend par exemple qu’un arrêt de la CEDH
a obligé la Russie à la reconnaître comme une religion alors que l’arrêt
reproche plus modestement à la ville de Moscou – qui n’est pas la Russie - de ne
pas avoir traité les demandes de la Scientologie aussi équitablement que celles
d’autres associations en termes de pièces à fournir et de délais …
- La Miviludes tire également la
sonnette d’alarme concernant le satanisme. Comment expliquer la progression de
ce phénomène qui met les adolescents en danger ?
- C’est un
problème que nous évoquons depuis deux ans. Nous avons d’ailleurs édité un guide
à l’usage des éduca- teurs et des familles. Il s’agit d’un phénomène en pleine
évolution, pas forcément parce qu’il y a davantage d'adeptes mais parce que nous
avons donné aux services les moyens d’identifier les actions sataniques. Un
cimetière profané ne relève pas forcément ou uniquement de l’antisémitisme.
Le
nombre de faits constatés a quasiment triplé passant en deux ans de 30 à 92, ce
qui signifie qu’il se commet en France un acte satanique un jour sur trois. Les
sites Internet sur le satanisme sont fréquemment consultés par des adolescents
qui s’inscrivent ensuite dans une démarche initiatique. Ils peuvent passer
progressivement du satanisme dit romantique au satanisme militant prosélyte et
actif et rejoindre des groupes organisés. Certains finissent par voler un crâne
dans un cimetière. Or nul ne se remet jamais d’une telle expérience.
- Olivier Bobineau, membre du groupe
«Sociétés religions et laïcités» prétend que le satanisme est «un non
problème» qui «ne représente aucun danger» (Le Monde, 18 mars 2008) ? Que lui
répondez-vous?
Je me suis trouvé dans
l’obligation de mettre fin à la collaboration d’Olivier
Bobineau qui travaillait à la Miviludes. Je ne m’attendais pas à ce qu’il nous
félicite…
- Pour reprendre le qualificatif de «non
problème», que pensez-vous de la polémique soulevée par la ministre de
l’Intérieur Michèle Alliot-Marie et de la directrice de cabinet du président de
la République, Emmanuelle Mignon début 2008 (voir newsletter GSS des 11 et 25
février 2008) ?
- Ce type de polémique est contreproductif à
l’action de l’Etat, il peine inutilement les victimes et donne l’occasion aux
mouvements sectaires de redresser la tête. Il n’est pas raisonnable pour un
ministre de critiquer un fonction- naire d’Etat qui est sous l’autorité du
Premier Ministre.
Ce qui a fait la force de notre engagement
dans la lutte contre les dérives sectaires, c’est le consensus qui s’est dégagé
sur les plans politique et administratif. Donner l'impression d’une faille,
c’est renforcer les mouvements sectaires… A l’occasion du dernier changement de
gouver- nement, des lobbystes ont fait le siège des nouvelles équipes.
Il ne faut
donc pas être surpris des désordres dans la parole de l’Etat.
Autres
articles et reportages sur le sujet des sectes qui guérissent:
Ces sectes qui prétendent guérir
(lexpress.frl
- 18 juin 1998)
Bibliographie-témoignage:
«Le mouvement du Graal ne m'a pas sauvé la vie»
(lepost.fr
- 13 octobre 2009)
"Avec
l’histoire d’Evelyne, j’ai compris que n’importe lequel
d'entre nous peut tomber dans une secte, à la
faveur d’un chaos personnel (la perte de son emploi,
une rupture amoureuse, une maladie, etc.). Voilà
ce qu’Evelyne et moi souhaitons que les lecteurs retiennent:
ce ne
sont pas des «dingues» qui tombent là-dedans
mais des gens ordinaires «normaux», comme
vous et moi."
Video:
Guérisseurs, magnétiseurs sont-ils tous
des charlatans ? (Le
Droit de savoir - TF1 -1997)
Video: Les dérapages criminels de la
biologie totale (Le
Droit de savoir - TF1 -1997)
Kinésiologie
et dérives sectaires
(JO
- 4 juillet
2006)
Rebirth,
Renaissance, psychothérapie de groupe,
kinésiologie:
De
nombreux
praticiens de santé sont branchés sur le sectaire (journal-lamarseillaise.com
- 2 mai 2008)
ECK (Energo Chromo
Kinese) fondée par le docteur Patrick Véret
propose un traitement sans aucun fondement scientifique
(Académie de médecine
- 5 mai 1992)
La
psychothérapie et ses dérives
Entretien
avec Sarah Chiche auteur de «L'emprise» un roman qui raconte l'histoire d’une jeune femme
asservie à un psy-gourou (madame.lefigaro.fr
- 7 avril 2010)
(France)
Un tiers des psychothérapeutes viennent
des milieux sectaires" (europe1.fr - 19 mai 2009)
ADFI-Provence: "La Miviludes
a mis l'accent à juste titre sur les psychothérapies"
(laprovence.com
- 19 mai 2009)
Parfois accusée d'inefficacité, la
psychanalyse passe le banc d'essai
(AP
- 10 septembre 2008)
USA-Canada
(1950-1963): Des
expériences criminelles
de "déprogrammation"
cérébrale
Lobbying
et “thérapeutes” tendent à prendre la place des traditionnels gourous
(metrofrance.com
- 25 janvier 2007)
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