Cor
au pied ou cancer, sida ou maladies mentales, nombre
de groupes sectaires prétendent guérir
tous les maux par des «thérapies douces».
Au risque de laisser mourir leurs «patients».
Le pire, c'est que certains médecins les cautionnent.
Revue de détail
Aux
yeux de ses disciples, Mme Andrée
Sixt est une bienfaitrice
de l'humanité. Cette infirmière de 51
ans colporte depuis trois ans la bonne parole de Ryke
Geerd Hamer, inventeur
d'un traitement original contre les maladies graves,
fondé sur une théorie extravagante: le
cancer, le sida, la sclérose en plaques... proviendraient
d'un choc psychologique brutal, un conflit intérieur
aigu nommé «Dirk-Hamer Syndrome»,
dont on pourrait déceler les traces grâce
à un scanner cérébral. La solution?
Simple et implacable: ni la chimiothérapie, ni
la radiothérapie, ni la chirurgie, considérées
comme d'insupportables tortures. Mais la «loi
d'airain»: on supprime le conflit par une psychothérapie
et, miracle! le cancer recule... Une doctrine aux conséquences
terrifiantes: faute de soins, des malades passent à
côté de chances de guérison ou meurent
prématurément.
La
semaine dernière, le «maître»
a été mis en examen par la justice française
pour complicité d'exercice illégal de
la médecine, de non-assistance à personne
en danger et escroquerie. Andrée Sixt, la présidente
de l'association Stop au cancer de Chambéry,
principal cercle rabatteur de Hamer en France, a aussi
été mise en examen, en 1996, ce qui ne
l'empêche pas de poursuivre ses activités.
Car les adeptes n'en démordent pas: c'est en
puisant dans ses propres ressources psychologiques que
l'on guérit du cancer. Le mouvement Hamer est
d'autant plus inquiétant qu'il essaime dans toute
la France, sous des noms variés.
Dans l'Aisne,
par exemple, il sévissait sous l'appellation
«Aube, association universelle pour le bien-être».
Mais, là, il a dû se dissoudre: l'un de
ses plus éminents promoteurs, le Dr Noella Passone
- qui, elle aussi, appliquait la fameuse loi d'airain
- a été suspendue par l'ordre des médecins,
pour avoir succombé à des «théories
illusoires». Pourtant, le Dr Passone n'est pas
une marginale: jusqu'à sa suspension, elle était
médecin, adjointe au chef du service de chirurgie
digestive, à l'hôpital de Saint-Quentin.
De
plus en plus de médecins cèdent aux sirènes
des sectes et acceptent de leur servir de rabatteurs,
conduite d'autant plus dangereuse que leur caution rassure
les adeptes potentiels. Parallèlement, un nombre
croissant de sectes jouent la guérison comme
produit d'appel, flattant l'obsession moderne de la
santé, à un moment où les Français
se laissent tenter par les médecines dites douces
ou alternatives. En cette fin de millénaire,
l'irrationnel fait recette. «Le nombre de victimes
progresse continuellement, affirme le Dr Jean-Jacques
Adnet, du Centre de documentation, d'éducation
et d'action contre les manipulations mentales (CCMM).
Il est difficile de lutter contre les sectes guérisseuses,
car elles ne cessent de s'autodissoudre et de renaître.»
Les
Renseignements généraux estiment que leurs
adeptes se comptent en dizaines de milliers. Car les
thaumaturges d'aujourd'hui appâtent leurs clients
en leur promettant des guérisons faciles et prétendument
«garanties». «Pour de nombreuses sectes,
la santé et la maladie représentent un
domaine privilégié où peut s'exprimer
leur doctrine, explique le Dr Jean-Marie Abgrall dans
Les Charlatans de la santé, à paraître
en octobre prochain (Payot). La maladie est pour la
secte la manifestation d'une forme de déviance,
d'erreur, ou bien encore le prix d'une faute commise
dans une vie antérieure.»
De
quoi s'interroger sur les relations des médecins
avec leurs patients: «Nous avons beaucoup misé
sur la techni- cité et trop insisté sur
la toute-puissance de la médecine scientifique,
reconnaît le Dr Daniel Grunwald, du Conseil national
de l'ordre des médecins. Or il existe encore
des maladies incurables, des complications, des traitements,
des aléas thérapeutiques, et cela, les
patients ne l'admettent pas. Ils sont prêts alors
à se jeter dans les bras du premier illuminé
venu.» A fortiori s'il est docteur en médecine.
Selon
les Renseignements généraux, 3 000 médecins
(sur 180 000 en exercice) sont proches de sectes. La
nouveauté, c'est que l'ordre des médecins
ne reste plus inerte. Il y a deux ans, Daniel Grunwald
a dénoncé pour la première fois,
dans un rapport sur les pratiques médicales et
les sectes, les connivences et les dérives de
certains de ses confrères: «L'aura de la
qualité de médecin constitue une situation
idéale de masque, permettant contacts et sensibilisation
de possibles nouveaux adeptes.» Depuis la publication
de ce rapport, les sanctions disciplinaires se multiplient,
mais le phénomène prospère.
Exemples:
un généraliste, le Dr Michel Saint-Omer,
a été radié il y a un an par l'ordre
des médecins du Nord-Pas- de-Calais. Il a fait
appel, et le jugement définitif sera rendu en
juillet prochain. Un autre généraliste
de la région, le Dr Gérard G., vient d'être
impliqué à son tour dans une procédure
disciplinaire de l'ordre. Tous deux sont soupçonnés d'avoir une part de responsabilité
dans la mort de deux jeunes femmes atteintes de cancer.
Homéopathes, ces médecins appartiennent
au Mouvement du Graal.
Cette
secte, qui se réclame de la «conscience
cosmique» et de l' «irradiation divine»,
oriente ses «patients» vers des pratiques
médicales ésotériques. Jeûnes
et obscurs traitements homéopathiques se substituent
à la chimio- thérapie et à la radiothérapie,
soupçonnées de «trouer le corps
astral», ce qui compromettrait la vie dans l'au-delà... Cadre commerciale dans une société
informatique, Evelyne M., victime de la secte, a porté
plainte, avant de mourir, quelques mois plus tard. «Pendant
un an, j'ai été privée des soins
qui auraient pu me donner une chance de guérir,
déclarait-elle à L'Express deux mois avant
sa mort, en 1997.
Tant
qu'il me restera un souffle de vie, je me battrai pour
que les médecins du Graal cessent de faire des
émules.» Evelyne, 31 ans, mère de
deux fillettes de 3 et 5 ans, souffrait d'un cancer
du sein. Assommée par l'annonce brutale de sa
maladie et la perspective d'une amputation urgente,
fascinée par les médecines douces et l'homéopathie,
Evelyne est une proie idéale. Sans méfiance,
elle suit alors les recommandations d'un ami qui se
dit guéri d'un cancer du testicule grâce
à deux médecins homéopathes du
nord de la France, Gérard G. et Michel Saint-Omer.
Elle rencontre une fois le premier et quatorze fois
le second: jouant sur sa crainte, légitime, des
effets secondaires de la chimiothérapie, ils
la persuadent de suivre leur cure. Le médecin
du Graal la convainc d'entamer un jeûne drastique,
seul «remède» capable de porter le
coup de grâce au cancer. La tumeur, lui promet-il,
«s'éliminera en coulant par l'abcès»
qui lui ronge le sein. Il lui fait avaler des pilules
vétérinaires destinées à
soigner le cancer de la mamelle chez la chienne. Elle
doit «soigner» également sa spiritualité
en dévorant la bible du gourou fondateur, Abd-Ru-Shin,
Dans la lumière de la vérité, message
du Graal. En vain.
Devant
l'ordre des médecins, le Dr Saint-Omer a clamé
son innocence, inversant les rôles, se disant
«dompté, possédé, manipulé
par une patiente extravagante et incontrôlable»
- c'est une morte qu'il accuse. Mais la justice aussi
s'intéresse à Saint-Omer, de même
qu'à son confrère Gérard G. Tous
deux ont été mis en examen pour non-assistance
à personne en danger, ainsi qu'une troisième
adepte du Graal, une petite mamie ardente qui tient
avec conviction la boutique de diététique
Vie Nature, à Tourcoing: elle avait hébergé
Evelyne pendant son jeûne «purificateur»
de vingt-cinq jours.
Alors
que l'instruction touche à sa fin, le Dr Gérard
G. poursuit ses activités de médecin de
ville, à La Madeleine, dans la banlieue de Lille,
même si tout indique qu'il joue un rôle
majeur dans la secte. En tout cas, il présidait
le cercle lillois du Mouvement du Graal et officiait
encore récemment à son propre domicile.
Sous le pseudonyme de Louis d'Asté, il dirige
aussi la collection Conscience et santé aux Editions
françaises du Graal. Dans L'Homme malade de la
civilisation, sa profession de foi, il écrit:
«La science médicale est dans une impasse»
parce qu'elle «méconnaît les lois
de l'environnement terrestre». La mort d'une autre
de ses patientes, atteinte elle aussi d'un cancer du
sein, devrait prochainement conduire Gérard G.
devant l'ordre des médecins du Nord-Pas-de-Calais.
Les
sectes guérisseuses n'ont pas toujours un médecin
à leur tête. Souvent, les gourous se contentent
de miser sur leur propre pouvoir. Maud Pison, par exemple.
Cette pseudo-psychanalyste prétend guérir
cancer, sida, schizophrénie, hystérie
et autisme. Convoquée le 6 mai dernier en appel
devant la cour d'Aix-en-Provence, elle s'est bien gardée
de se présenter. Le tribunal correctionnel de
Draguignan l'a déjà condamnée pour
escroquerie à un an de prison avec sursis, et
elle n'a pas pu réfuter le témoignage
d'Isabelle, 29 ans, qui a porté plainte contre
elle.
«Je
suis devenue paranoïaque, enfermée dans
la terreur des bêtes sataniques, phobique du sommeil
et des rêves», raconte la jeune fille, aujourd'hui
professeur d'université. Il y a sept ans, elle
a succombé aux beaux discours de Maud Pison,
75 ans, et de Jean-Pierre Galiano, 41 ans. Ces deux-là
se présentaient respectivement comme la réincarnation
de la Vierge et du Christ, et dirigeaient près
de Saint-Tropez un très ronflant Institut de
recherches psychanalytiques, bref une secte. Dentiste,
Galiano s'adonnait à une pratique singulière:
il faisait sauter les plombages dentaires pour permettre
à ses patients de communiquer avec les extraterrestres.
Sans anesthésie, «pour mesurer [leur] résistance
énergétique». Neuf des adeptes de
Pison et Galiano, radié depuis par l'ordre des
dentistes, ont porté plainte contre le tandem.
Il
n'est pas si facile de coincer les gourous guérisseurs
et leurs rabatteurs, qui naviguent habilement à
la lisière de la légalité, jouant
sur l'ambiguïté de leurs doctrines et sur
le respect des libertés individuelles: à
chacun ses croyances, ses choix thérapeutiques,
ses médecins et ses curés.
Au
nom de cette liberté, Guy-Claude Burger défend
un mode d'alimentation qui suffirait, selon lui, à
tout éliminer: mauvaises odeurs, caries, douleurs,
et même les maladies réputées incurables.
Le fondateur de l'instinctothérapie, dont L'Express
avait révélé les pratiques pédophiles
l'an passé (n° 2399), se targue d'avoir guéri
leucémies, sidas et scléroses en plaques.
Depuis trente-cinq ans, avec l'appui de quelques médecins,
comme Jean Seignalet, professeur à la faculté
de Montpellier, le mage chevelu prône le retour
à l' «alimentation originelle». Notre
organisme ne se serait jamais adapté à
la cuisson des aliments, qui dénature les molécules.
Comme un carburant mal adapté, la nourriture
cuite provoquerait des ratés dans le moteur,
qu'on pourrait éviter en excluant les produits
laitiers, «toxiques», et en consommant les
aliments à l'état le plus naturel possible:
crus, sans assaisonnement. Au centre de Montramé,
le château que possède la secte à
Soisy-Bouy (Seine-et-Marne), on rencontre quelques naïfs
prêts à croire n'importe quoi, mais surtout
des malades en bout de course, qui ont tout essayé.
André,
par exemple, un ingénieur belge condamné
par un cancer. Sur les conseils de son médecin,
il avait stoppé tout traitement pour se consacrer
à l' «instincto», et claqué
ses économies pour s'offrir une cure à
Montramé: plus de 10 000 francs les trois semaines.
André ne dormait plus, se tenait à peine
debout. Des oedèmes boursouflaient ses jambes,
mais la personne qui fait là-bas office de médecin
lui répondait, comme aux autres: «C'est
bien, tu détoxines.» Détoxiner,
cela veut dire que l'organisme évacue toutes
les cochonneries ingurgitées du temps où
l'on n'était qu'un «cuit». Chez les
instinctos, on n'est plus jamais malade: on détoxine,
nuance. On peut en mourir, comme la propre femme du
gourou, décédée d'un cancer du
sein. Aux adeptes qui s'en étonnent on répond
qu'elle n'avait pas bien suivi les préceptes
de son mari. Burger, qui a déjà été
condamné en 1996 pour exercice illégal
de la médecine, est actuellement incarcéré.
Mais, à Montramé, tout continue.
La
fin du monde pour 1999
L'Ecole
spirituelle de l'énergie humaine et universelle
(HUE, pour Human Universal Energy), secte internationale
recensée dans le rapport parlementaire de 1995,
est dirigée par un guérisseur autoproclamé.
Luong Minh Dang, né en 1942 au Vietnam, affirme
avoir reçu l'enseignement d'un certain Dasira
Narada II, qui le tenait lui-même de Dasira Narada
I, philosophe sri lankais mort dans les années
20. HUE prône une pseudo-thérapie, à
base d'imposition des mains et de techniques de respiration,
qui prétend tout guérir, du cor au pied
à la maladie d'Alzheimer. Maître Dang a
émigré dans le Missouri, aux Etats-Unis,
en 1985. Il y a importé sa doctrine, un fatras
de bouddhisme, de christianisme et d'hindouisme, où
l'on croise aussi les Atlantes et les dieux égyptiens.
Il s'agit d'«injecter de l'énergie universelle
et cosmique dans l'organisme du patient pour neutraliser
son état d'affection en débloquant ses
canaux d'énergie», les chakras, librement
empruntés aux théories du yoga.
L'enseignement
de Maître Dang est dispensé dans plus de
80 centres en France. Le plus récent s'est ouvert
samedi dernier à Marseille. On y apprend à
soigner son prochain en stimulant ces fameux chakras.
Les élèves ? Des proches de malades désemparés
et des praticiens, impuissants face à certaines
maladies ou fascinés par l'irrationnel, qui servent
d'agents recruteurs et donnent des cours à leur
tour. Les 30 et 31 mai dernier, un séminaire
de niveau 5 - il y en a 6 en tout - a rassemblé
plus de 1'000 personnes au palais des Congrès
de Versailles.
«En
France, plusieurs dizaines de milliers de personnes
ont probablement assisté aux niveaux 1 et 2,
explique Mathieu Cossu, membre de l'Unadfi (Union nationale
des associations de défense des familles et de
l'individu). La plupart s'arrêtent là.
Mais ceux qui atteignent le niveau 5 s'imaginent en
savoir autant qu'un médecin!» Nathalie,
une jeune Marseillaise malade du sida, a cessé
tout traitement pour se soigner exclusivement à
l'énergie universelle. Elle ne se protège
même plus lors de ses rapports sexuels.
Au
terme de l'enseignement, le disciple est capable de
«traiter» quotidiennement, en quelques secondes,
voire à distance, un nombre illimité de
malades - utile en cas de catastrophe naturelle ou de
cataclysme nucléaire. Dang prédit la fin
du monde pour 1999. Alors, les initiés devront
passer dans la «quatrième dimension»,
où ils se réincarneront pour vivre 180
ans. Mention spéciale pour les femmes ménopausées:
elles redeviendront fertiles et enfanteront jusqu'à
trois fois par an...
Le
récent virage millénariste de HUE, l'évocation
de l'apocalypse et d'une réincarnation des initiés
font redouter une vague de suicides à la date
fatidique, d'autant plus que de nombreux adeptes ont
d'ores et déjà renoncé à
payer leurs charges, impôts ou cotisations de
retraite en vue du jour J. D'autres ont cessé
tout traitement médical. Car le très prudent
Maître Dang ne réclame pas explicitement
l'arrêt des médicaments. Mais il prévient
ses malades que s'ils conjuguent l'énergie universelle
à d'autres traitements, celle-ci perdra de son
efficacité.
Autre
secte importée d'Orient, Sukyo Mahikari (Lumière
de vérité), qui compte 500'000 initiés
dans le monde, dont 25 000 en France. Sa doctrine s'appuie
sur la toute-puissance de la lumière, transmise
par la paume de la main au bout de trois jours d'initiation.
La lumière est censée résoudre
tous les problèmes, chasser les mauvais esprits
et soigner les maladies. Au cours des séances,
les adeptes entrent en transe, rient, pleurent, et discourent
dans des langues inconnues. Dite impure, la médecine
est absolument proscrite: «Les thérapies
font croire aux hommes qu'ils sont guéris, explique
un document interne. Leur résultat est l'accumulation
des graves préjudices suivants: stagnation des
toxines, intoxications répétées,
destruction du corps humain par la chirurgie.»
Christiane J., qui a vécu dix ans sous l'emprise
de la secte
Mahikari, raconte comment
on l'a dissuadée de faire hospitaliser son mari,
cardiaque: «La dirigeante m'a dit que les médecins
nous envoyaient faire des examens pour des raisons mercantiles
et que les traitements allaient nuire à sa santé
puisque médicament = poison.» Le mari de
Christiane est mort quelques mois plus tard, après
un malaise cardiaque. Comme la plupart des victimes,
elle n'a pas porté plainte.
Ces
sectes orientales ont le mérite de revendiquer
clairement leurs prétentions guérisseuses.
Les groupes se réclamant du christianisme distillent
plus discrètement leurs préceptes. C'est
en embellissant l'âme que «gourelles»
et gourous assurent dispenser leurs soins: «Là
où la médecine dit ?inguérissable?,
ne vous le tenez jamais pour dit (...). Il suffit de
prier et le miracle se fait (...). Les métastases
s'envoleront sous vos doigts. Vous n'avez pas à
vous soucier comment. Ce que je peux vous dire, c'est
qu'elles disparaîtront», martèle
Yvonne Trubert, créatrice de la secte IVI (Invitation
à la vie), dans l'une de ses cassettes de conférences.
Cancer, sida, sclérose en plaques: aucun «Satan»
ne devrait résister.
Surréalistes,
les délires guérisseurs? Non, tragiques.
Les sectes tuent. «Elles privent l'adepte malade
de traitements éprouvés et le laissent,
pour le moins, mourir prématurément»,
s'emporte le Dr Dominique Dehaudt, qui, en 1996, a créé
une commission sur les pratiques illégales de
la médecine et les sectes au sein du conseil
départe- mental de l'ordre des médecins
de Vendée. Lui reste sur le coeur l'histoire
de Freddy, 25 ans, mort d'un cancer du testicule, une
tumeur qui, prise à temps, guérit dans
plus de 90% des cas. Le jeune homme, son frère
et sa mère étaient adeptes d'un mouvement
évangéliste sectaire.
Quand
la maladie a frappé, ils ont tous prié,
remerciant Dieu d'avoir distingué Freddy par
cette épreuve. C'est sa tante qui a alerté
Dominique Dehaudt, lorsqu'elle a assisté, horrifiée,
à la progression du mal. Celui-ci a dû
parlementer plus d'une heure devant une porte close
et brandir le livre de l'Ecclésiaste, chapitre
38, qui légitime l'intervention du médecin.
Quand Freddy a enfin ouvert, une souffrance inouïe
se lisait sur son visage. Il pouvait à peine
se déplacer: sa tumeur pesait exactement 984
grammes! Elle avait envahi tant d'autres organes que
les traitements, finalement acceptés, n'ont pas
pu le sauver.
Malgré
ses prières «miraculeuses», IVI a
sa face obscure. Nadine Schuster, adepte de la première
heure, a été radiée de l'ordre
des médecins pour faute grave et pour des pratiques
charlatanesques dont ont été victimes
un malade du sida et deux femmes souffrant de cancer.
Une décision confirmée en appel. Le 1er
avril dernier, un pourvoi devant le Conseil d'Etat a
été jugé irrecevable. Et une plainte
pour homicide involontaire a été déposée
par Me Pascaline Saint-Arroman-Pétroff pour le
décès d'une des patientes de Nadine Schuster,
Marie-Françoise Lepineux.
L'instruction est en
cours au tribunal de grande instance de Paris, où
Nadine Schuster et sa consoeur, Maud André-Vilgrain,
ont été entendues. Leur patiente souffrait
d'une tumeur à la main. On lui avait imposé
les mains au-dessus des chakras, dont l'ouverture provoque
la libération d'énergie: mais ni ces nombreuses
«harmonisations» ni le traitement homéopathique
préparé spécialement par le laboratoire
Theophane n'en sont évidemment venus à
bout. Jamais, de mémoire de cancérologue,
on n'avait vu de tumeur si volumineuse - plus de 1 kilo!
- une monstruosité digne du Moyen Age. Et Marie-Françoise
souffrait. Atrocement.
Avant
de mourir, elle racontera comment elle a connu IVI,
dans une lettre pathétique adressée à
Yvonne Trubert, qui anime son groupe de prières.
C'est à l'hôpital Bichat, où les
chirurgiens tentent de lui enlever sa tumeur, que la
jeune femme a rencontré Marie-Jo Monard, une
kinésithérapeute adepte, elle aussi, des
harmonisations.
Vapeurs
d'encens et mixtures
Ainsi
entre-t-on dans la secte, happé par des médecins,
des étiopathes, ces rebouteux des temps modernes,
ou par des spécialistes des manipulations physiques.
Car Yvonne Trubert, dans sa grande sagesse, sait s'entourer
de professionnels à sa dévotion. IVI dispose
d'une structure originale, la Maison de santé,
où de doctes praticiens ont conçu une
thérapeutique inédite, à la mesure
d'Yvonne: la médecine mariale. Une lettre du
Dr Maud André-Vilgrain nous éclaire: «Nous
travaillons [avec Nadine Schuster] sur les métaux,
dont les couches électroniques vibrantes fondent
les mémoires de nos familles et de nos vies,
et sur l'eau, qui enregistre amoureusement, pour mieux
le confier à celle qui la contient: Marie.»
Sans trop dénaturer ce raisonnement «scientifique»,
on peut le résumer ainsi: les métaux contenus
dans l'eau «percutent et régénèrent
l'ADN» et, comme dit Yvonne, «ADN = âme».
Ces médecins et autres étiopathes ont
pignon sur rue. Ils officient à la Maison de
santé, mais aussi dans des cabinets privés.
A Paris, dans le XVIe arrondissement, ils se sont regroupés
sous la direction d'un adepte de la première
heure, Philippe T., qui appartient au groupe de prière
«Cristal bleu or, triade du cygne». Médecin,
il exerce également dans un hôpital du
XVe arrondissement. Sa philosophie? «J'essaie,
écrit-il, de faire prendre conscience des ruptures
d'équilibre vibratoires, dans lesquelles nous
vivons, qui nous ouvrent à la maladie.»
Les
sectes courtisent les médecins qui dérivent
vers l'irrationnel, parce qu'ils sont leur tête
de pont la plus solide: «Les Salons de médecine
douce et les symposiums de médecines parallèles
forment le terreau sur lequel fleurissent les sectes
guérisseuses, les groupes de prière et
les charlatans de tout poil», accuse Jean-Marie
Abgrall. On assiste, selon ce dernier, à un retour
des «patamédecines» - comme il y
a eu la pataphysique - relookées par un rien
de philosophie New Age.
Admettre
que l'homéopathie, la plus prisée des
médecines alternatives, avec ses perlimperlipipinus
30 CH haute- ment dilués, puisse traiter une
affection peut passer pour un signe de crédulité.
Les iridologues, eux, lisent les maladies dans les yeux,
les auriculothérapeutes dans les replis de l'oreille,
et les trichologues dans les cheveux, comme Nadine Schuster,
le médecin d'IVI. Quand ils ne soignent pas,
ils sont juste loufoques. Mais quand ils prétendent
traiter, on peut tout de même s'inquiéter
de leurs dérives. Médecin suisse, Tal
Schaller est une supérette des médecines
parallèles à lui tout seul. Il soigne
par le chamanisme, la phytothérapie, la diététique,
la médecine holistique, le rire et, moins drôle,
l'urinothérapie, dont les vertus antibiotiques
feraient merveille. Tal Schaller a ouvert dans le sud
de la France trois Instituts de recherche et d'applications
de médecine globale.
C'est
contre un autre de ces touche-à-tout que deux
plaintes pour abus de faiblesse et charlatanisme ont
été déposées à Paris
récemment, l'une devant l'ordre des médecins
de l'Ile-de-France, l'autre au tribunal de grande instance.
Réputé pour ses traitements amaigrissants
et anti-migraineux, le Dr M. s'était taillé
une belle clientèle dans le XVIe arrondissement.
Glissant peu à peu vers l'aromathérapie
et la gemmothérapie, il recevait ses patients
dans des vapeurs d'encens et vendait, en guise de prescriptions,
ses propres mixtures magnétisées - incantations
à l'appui. Plus dangereux encore: il recommandait
ses malades à un dentiste «énergétique»
- de ceux qui ôtent les plombages bloquant le
passage de l'énergie cosmique. «Pis, accuse
Me Olivier Morice, ce praticien envoyait certaines de
ses patientes en stage à Périgueux, dans
la secte Harmonie holistique.» La mère
de l'une de ses victimes raconte: «On apprend
dans cette secte l'usage des onctions aux huiles saintes,
consacrées les nuits de pleine lune par un prêtre
celte!»
Les
affaires de sectes commencent à se régler
au grand jour. L'ordre des médecins semble décidé
à faire le ménage dans sa propre maison.
Il s'attribue désormais un droit de regard sur
les pratiques des médecins, veillant à
ce que les malades reçoivent des traitements
ayant fait leurs preuves. Le 19 mai, l'ordre a lancé
un appel pour que lui soient «confiées
des missions nouvelles lui permettant d'attester la
qualité des actes médicaux»: une
proposition en rupture avec une tradition d'indépendance
plutôt chatouilleuse.
Les
familles hésitent moins, également, à
saisir les tribunaux. Mais englués dans le piège
affectif des gourous, ligotés par la peur et
la honte, les anciens adeptes renoncent souvent à
porter plainte. Pris en otage, leurs proches hésitent
à bouger: «Si nous intervenons, explique
le parent d'une victime, nous risquons de rejeter ceux
qui nous sont chers dans les bras de fous et d'incompétents
notoires, et de rompre le fil ténu qui nous relie
à eux.» Une seule solution: se faire épauler
ou, mieux, relayer. Catherine Picard, député
PS de l'Eure et présidente du groupe parlementaire
sur les sectes, vient de convaincre la garde des Sceaux
de soutenir une proposition de loi permettant aux associations
spécialisées de se porter partie civile.
Pour éviter que des malades ne soient privés
impunément d'une chance de guérir.