Le
reiyukai, mouvement sectaire qui se revendique du bouddhisme,
a un foyer très actif en Charente. Il recrute
essentiellement chez les enseignants. Et inquiète
par son prosélytisme très offensif.
Le
discret mouvement reiyukai, répertorié
parmi les sectes, fait son trou en Charente. Et il fait
peur, parce qu'il recrute essentiellement dans les milieux
en contact avec des enfants et des adolescents. Catherine
(1), une ancienne adepte, professeure des écoles
aujourd'hui sortie des griffes de la secte, est tombée
dans un «guet-apens». «J'ai été
invitée à une soirée entre amis.
J'y suis allée. C'était une réunion
du mouvement.» Devant l'insistance de ses nouveaux
camarades, elle accepte de faire une «période
d'essai».
Bien
sûr, elle pourra arrêter quand elle voudra,
lui dit-on. Le piège se referme. «Car si
quelqu'un n'adhère pas, c'est parce qu'il est
lâche, qu'il ne veut pas progresser...»
Coupée
de son entourage
Catherine
ramène quelques nouvelles têtes, conformément
à l'obligation faites aux adeptes. La consigne
est claire: «Dès qu'on rencontre des gens
dans la rue, il faut parler avec eux, trouver ce qu'ils
appellent des "moyens habiles" pour les convaincre.»
Plus on recrute, plus on s'élève dans
une hiérarchie invisible. Autre obligation, se
plier aux rituels. Le «sutra» est une prière
«qui dure une demi-heure, sans s'arrêter,
qu'on lit d'une voix monocorde», raconte Catherine.
Quand
les «compagnons» ne vont pas bien, c'est
qu'ils n'ont pas assez recruté ou pas assez prié.
«Tous les jours, on est en contact avec un "aîné
de pratique". Si ce n'est pas vous qui appelez,
ce sont eux qui vous appellent. C'est un véritable
harcèlement», dénonce Catherine.
Des discussions qui durent des heures. «À
chaque fois que je n'étais pas d'accord, ils
arrivaient à me casser, à me soumettre.»
Un endoctrinement qui passe «par des formules
toutes faites». «Ils parlent avec une voix
toute douce.»
Petit
à petit, Catherine se coupe de son entourage.
Sa famille, aux yeux de ses «compagnons»,
freine sa progression. «Je ne voyais plus qu'eux»,
raconte-t-elle. Les réunions prennent de plus
en plus de place dans sa vie. Jusqu'au jour où
elle prend conscience qu'elle est en train de déraper.
Petit à petit, elle prend ses distances. «Je
suis devenue le vilain petit canard. J'ai été
humiliée dans des réunions.» Quand
elle décide de couper le cordon, elle se retrouve
seule, avec une belle dépression nerveuse.
Véronique
(1), autre enseignante approchée, raconte sa
mésaventure. «Une collègue m'a proposé
d'aller dans un groupe de parole, m'expliquant que ça
me ferait du bien.» C'est le choc: «Il y
avait un petit autel avec de l'encens, des photos des
ancêtres, un petit gong. On a démarré
par une prière. On m'a demandé de lire
ce que j'avais sous les yeux. C'était des sons
répétitifs, qui produisent une sorte de
bourdonnement.»
Malgré
son refus de renouveler l'expérience, elle est
relancée avec insistance. «Ma collègue
me disait: "Tu n'as pas envie de t'améliorer,
de progresser?"» On lui propose des week-ends
à Nantes - le siège national du mouvement
-, on l'appelle au téléphone, on lui envoie
des mails. Devant son silence obstiné, le mouvement
a fini par la laisser tranquille.
Tous
les lycées touchés
«Il
y a des foyers dans tous les lycées», constate
un proviseur. «Il y a beaucoup d'enseignants,
de tous niveaux, mais aussi des animateurs de clubs
sportifs», souligne un témoin. Le prosélytisme
envahit parfois les salles des profs. «Il y en
a qui n'en peuvent plus, indique un chef d'établissement.
Dès qu'ils racontent un événement
de leur vie privée, on leur tombe dessus.»
«Je m'inquiète, confie une observatrice,
parce que ça concerne des collègues qui
sont en difficulté dans leur vie professionnelle
ou personnelle». «Ils essaient toujours
de repérer le point faible et après, ils
ne lâchent plus, confirme Dominique Hubert, présidente
de l'Adfi (2) de Nantes.
Difficile
de lutter contre le reiyukai. L'adhésion à
une secte n'est pas pénalement répréhensible.
Un chef d'établissement avoue son impuissance:
«Qu'est-ce que vous voulez que je fasse? Je n'ai
pas constaté de prosélytisme vis-à-vis
des enfants.» En tout cas, pas au sein des classes.
«On se contente d'y repérer les adolescents
fragiles, réceptifs», a constaté
Catherine, encore choquée d'avoir croisé
un jeune de 17 ans dans une réunion.
«Et
pour les enfants des adeptes, s'inquiète Dominique
Hubert, quel effet ça peut avoir sur eux d'entendre
psalmodier des mantras tous les jours?» «L'outil
se prête bien à la manipulation mentale.
On récite des formules magiques censées
faire réussir dans la vie, résume Didier
Pachoud, président de l'association Gemppi (3).
C'est un peu un distributeur automatique de réussite.»
Et quand ça ne marche pas, c'est de la faute
de l'adepte. Qui n'a pas assez recruté, pas assez
prié. Il faut alors augmenter les doses.
L'argent
est souvent un enjeu dans les mouvements sectaires.
Dans le cas du reiyukai, Dominique Hubert s'interroge
sur l'origine des fonds qui ont permis d'acheter l'immeuble
où se trouve le siège du mouvement «dans
le quartier le plus cher de Nantes». À
raison de 5 euros de cotisation mensuelle, même
si l'on encourage les adeptes à verser aussi
pour leurs proches, les recettes ne peuvent pas être
mirobolantes. «Le moteur, pour eux, c'est plutôt
le pouvoir, estime Didier Pachoud. C'est valorisant
d'être gourou à peu de frais quand on est
en quête de reconnaissance et qu'il n'y a pas
de concurrence.»
- (1)
Les prénoms ont été changés.
- (2)
Association de défense des familles et des individus
victimes des sectes.