La secte des Khmers rouges

Cambodge: Témoignage d'un rescapé des camps khmers rouges (Quotidien Jurassien - 22 février 2007)

Un rescapé des camps témoigne

LQJ • Michel Walter • 22 février 2007
[Texte intégral]

Un universitaire cambodgien réfugié en Suisse raconte comment il fut séduit par les slogans révolution- naires, subit l'horreur des camps des Khmers rouges et échappa par miracle à la mort. Hour Chea sait de quoi il parle. Réfugié en Suisse depuis 1979, ce Cambodgien s'est engagé corps et âme il y a trente ans pour ce qu'il croyait être un formidable idéal de justice et de fraternité. Il sera cruellement déçu. Récit d'un destin tragique.

«Militants de tous les pays... soyez vigilants». C'est l'avertissement solennel.que le microbiologiste cambodgien Hour Chea lance en exergue de son livre Quatre ans avec les Khmers rouges, qui sortira prochainement en Suisse.

Les révolutionnaires auxquels il croyait n'étaient qu'une «bande de fous sanguinaires», selon l'expression du journaliste français bien connu Jean Lacouture, qui préface le livre. Des «fous» responsables d'un des régimes les plus barbares de l'histoire. Et de la mort par assassinats, privations et tortures d'au moins un million et demi d'innocents.

Méticuleusement – et avec un talent certain de reporter –, Hour Chea fait le récit terrible des étapes de sa déconvenue. De la découverte de l'horreur. De ses séjours dans les camps. Enfin, de sa fuite en Thaïlande et en Suisse après «trois ans, sept mois et vingt jours» de souffrances indicibles.

Docteur en biologie

L'auteur raconte aussi comment il fut auparavant «hypnotisé» par les thèses du mouvement Khmer rouge. Jusqu'à en devenir «un robot de la révolution». Né en 1945 dans un village de l'est du Cambodge, Hour Chea est fils de paysan. Après des études d'ingénieur agronome, il obtient une bourse de la France qui lui permet d'entrer à l'Institut Pasteur de Lille. C'est là qu'il décroche un doctorat en biologie. Et c'est là, niais aussi à Paris, qu'il fait ses premiers pas de militant. Nous sommes en 1970.

L'endoctrinement

Le prince Sihanouk, qui dirige le Cambodge, est renversé suite à un coup d'État proaméricain. Et les forces améri- cano-sud-vietnamiennes lancent une grande offensive au Cambodge dans la zone qui sert de base arrière aux communistes nord-vietnamiens. La résistance s'organise. Elle est dirigée depuis Pékin par le prince Sihanouk. Mais son fer de lance, encore clandestin, est le futur «Parti communiste du Kampuchéa», les «Khmers rouges».

Hour Chea, qui a toujours eu une fibre patriotique et sociale, n'hésite pas longtemps. Il suit consciencieusement les cours d'endoctrinement donnés en France par les Khmers rouges. Il subit les épreuves d'autocritique qui doivent l'amener à renier son esprit «bourgeois». Et lorsque les Khmers rouges «libèrent» le Cambodge en 1975 (et vident Phnom Penh de tous ses habitants...), il est l'un des premiers à vouloir rentrer au pays pour servir la Révolution.

Son retour sera la fin du rêve. Et le début d'un cauchemar. La description que fait Hour Chea du système dans lequel il est embrigadé dès son arrivée à Phnom Penh est hallucinante.

 
Un moine bouddhiste pose devant les ossements des victimes du régime khmer  -  photo KEY

Faim, humiliations...

A peine descendu d'avion, il est encerclé, avec d'autres intellectuels, par de très jeunes soldats khmers rouges le fusil à l'épaule. L'aéroport est désertique, l'accueil «sec et glacial». Aucun sourire («pourtant notre pays était connu pour son sourire»). Mais des regards «de mépris» chez les gardes qui l'emmènent. Commence alors un interminable parcours avec d'abord ce «polissage de conscience» dans un centre de «rééducation» pour intellectuels.

Sans jamais savoir vraiment pourquoi, mais toujours sous la contrainte, Hour Chea va ensuite traverser une bonne partie du Cambodge et sera tour à tour élève, enseignant, fossoyeur d'enfants morts de faim, tailleur de pierre, coupeur de bambou, pseudo-cultivateur et soldat.

Il découvre l'absurdité d'un régime qui voulait former des ingénieurs en trois mois. Ou qui déplaçait toute là popu- lation d'un camp parce que le commandant s'avérait soudain avoir été «un agent de la CIA» (ou du «KGB»... ).

L'auteur souffrira terriblement de la faim – «nous étions devenus méconnaissables» –, d'humiliations de toutes sortes et de la peur  permanente que la moindre phrase maladroite entraîne son «élimination». («Il était très facile de mourir dans ce régime...»).

Pendant longtemps, Hour Chea supportera en silence toutes ces épreuves, persuadé «qu'il sera un jour utile à la nation».Mais lorsqu'il finit par constater que le système khmer rouge est plus inhumain, plus corrompu, plus injuste et plus hypocrite que tout ce qu'il a connu, il admet que son rêve s'est écroulé et que la priorité est maintenant de sauver sa peau. «A partir de ce jour, je décidai de préserver ma santé et ma vie. Il me fallait fuir, et si possible à l'étranger. Je ne voulais plus rester à vivre comme une bête.»

(ROC - La Liberté)

«Quatre ans avec les Khmers rouges»

de Hour Chea, Editions Tchou

 
Hour Chea
 
Après sa fuite en Thaïlande, Hour Chea obtient l'asile politique en Suisse où il réside depuis juillet 1979. Il a connu sa femme, qui est aussi cambodgienne et aussi réfugiée, lors de sa fuite. Naturalisé suisse depuis dix ans, il a deux filles. Hour Chea vit à Zürich où il possède son propre Laboratoire de microbiologie.

Son livre s'intitule: 'Quatre ans avec les Khmers rouges', préface de Jean Lacouture, Editions Tchou, collection Ingérences, Paris, février 2007

Un livre d'une grande actualité

Le livre d'Hour Chea est d'une grande actualité puisque le tribunal parrainé par les Nations Unies qui doit jugercertains dirigeants khmers rouges devrait en principe se réunir cette année à Phnom Penh après des années de négociations difficiles.

Officiellement, il s'agit d'un tribunal cambodgien car le gouvernement en place à Phnom Penh a toujours refusé qu'une instance internationale juge d'affaires cambodgiennes. Phnom Penh a cependant accepté que le tribunal «réponde aux normes internationales de justice».

Tout autant que des sanctions, les milliers de survivants en attendent l'établissement de la vérité sur ce que d'aucuns ont déjà appelé «le premier autogénocide de l'histoire».

Le tribunal comprend dix-sept magistrats cambodgiens et huit «internationaux», dont notam- ment un Français. Il porte un nom très particulier puisqu'il s'appelle «Chambres extraordinaires  au sein des tribunaux cambodgiens». Il dispose déjà de cellules de prison provisoires.

Malheureusement, il existe encore de sérieuses divergences entre les juges camdodgiens et internationaux sur le code de procédure et le juge français a menacé de démissionner. On notera par ailleurs que de manière assez incroyable, laplupart des ex-leaders khmers rouges et futurs prévenus vivent en liberté. Pour ainsi dire au milieu de leurs victimes... survivantes.

D'où vient ce nom ?

C'est Norodom Sihanouk - roi du Cambodge jusqu'en 1955 puis chef de l'Etat sans titre de roi de 1960 à 1970 - qui, le premier, a parlé de «Khmers rouges» pour désigner la gauche cambodgien- ne.Ce terme, qui n'avait rien de bienveillant, traduisait l'agacement du monarque face à l'agitation contestataire, notamment pro-vietnamienne.

Lorsqu'en 1975, le mouvement communiste encore clandestin et futur «Parti du Kampuchéa démocratique» prend le pouvoir, la population utilise elle aussi «Khmers rouges» pour le dési- gner. Mais elle parle en plus des «Noirs» ou des «Corbeaux» à cause des tenues sinistrement noires que les Khmers rouges avaient l'habitude de porter.

Rappelons que le régime sera renversé en 1979 par l'armée vietnamienne mais que les Etats- Unis et d'autres pays occidentaux de même que la Chine continueront à reconnaître les Khmers rouges comme représentants officiels du Cambodge pendant très longtemps ! Les Khmers rouges ne seront complètement anéantis qu'en 1998.

(mw)

Un régime concentrationnaire

Une répression d'une brutalité inouïe quand les Khmers rouges arrivent au pouvoir en 1975, ils sont déterminés à créer une nouvelle société. Ils distinguent le «peuple de base» ou «ancien peuple», constitué par les paysans passés sous leur contrôle. Et le «peuple nouveau» – citadins, intellectuels, commerçants, fonctionnaires – qu'il s'agit de réformer. Et sur lesquels le mouvement a, de facto, droit de vie ou de mort.

Le système de collectivisation chinois – et les méthodes répressives chinoises... – servent de modèle. Mais les Khmers rouges sont beaucoup plus absolus. Leur programme consiste notamment à déplacer les populations des villes dans des coopératives agricoles, à supprimer la propriété privée, l'argent et les repas familiaux. Comme les autres «mauvais éléments», les intellectuels sont victimes de la suspicion maladive du régime.

Déportés, malades, affamés

Déportés à la campagne, épuisés par le travail forcé, malades et affamés, les habitants périssent massivement. Les Khmers rouges massacrent par ailleurs une partie des populations de l'Est du pays, suspectées de collusion avec l'ennemi vietnamien.

L'organisation se caractérise par des méthodes répressives d'une brutalité inouïe. La torture et les exécutions sont pratiquées sur une grande échelle, en particulier au centre «S-21» , situé au cœur de Phnom Penh.

Comme l'écrit à ce sujet le grand spécialiste américain David Chandler, «Les prisonniers du S-21 étaient coupables parce qu'ils étaient arrêtés et non pas arrêtés parce qu'ils étaient coupables».

Hour Chea cite pour sa part un adage qui avait cours à l'époque: «Il n'y a rien à gagner à le laisser (vivant) et il n'y a rien à perdre à l'enlever (tuer).»

Le nombre exact de victimes du régime fait encore l'objet de recherches. Le chiffre le plus souvent cité est celui de 1,7 million de personnes, soit un quart de la population cambodgienne de 1975.

(mw)

LE LAVAGE DE CERVEAU
 
par Jean-Pierre Morin
L'Essor, Nº 233 - mai 1993
LES SECTES COERCITIVES - MACRORISQUES DE SOCIÉTÉ
 
par Jean-Pierre Morin
I.E.C - Lettre n° 36 - Mai 2002