Après
son séjour au centre Wellspring, appelé aussi "le
Chalet", Laura a retrouvé sa famille. "Là-bas,
on m'a donné du courage et aidée à reprendre contact
avec le monde réel", reconnaît-elle.
Wellspring
Retreat & Resource Center, appelé également «le
Chalet», est un centre où l'on «dépro- gramme les adeptes
des sectes. Depuis son ouverture, en 1986, plus de
500 personnes ont séjourné dans cette clinique. Il reste
cependant beaucoup à faire car il existerait environ
2'500 à 3'000 sectes aux Etats-Unis.
En France, il n'existe
pas de structure officielle comparable au Chalet. L'UNADFI
(Union nationale des associations de défense des familles
et individus peut cependant aider les personnes cherchant
à se débarrasser de l'emprise d'une secte. (UNADFI :
10, rue du Père-Julien-Dhuit 75020 Paris)
Témoignage
Laura
White
Femme
actuelle Nº 812 - Avril 2000
[Texte
intégral]
A
23 ans, Laura White fait partie d'une secte. Elle s'en
est sortie grâce à la clinique de Wellspring, dans l'Ohio,
qui "déprogramme"
les adeptes et les aide à
oublier le cauchemar qu'ils ont vécu.
«En
1995, à 23 ans, je venais de finir mes études d'arts
plastiques et d'obtenir le diplôme qui me permettrait
d'enseigner cette discipline. Je vivais à Baltimore
et occupais un emploi à
mi-temps comme superviseur de la maintenance de l'école.
Par ce biais, j'ai fait la connaissance d'un électricien
avec qui j'ai sympathisé. Cet homme était en plein divorce
mais semblait surmonter ses problèmes sereinement, et
je lui ai demandé comment il s'y prenait. Il m'a parlé
de séminaires qu'il suivait pour développer son "potentiel
humain" et m'a donné un numéro de téléphone. C'était
une période transitoire dans ma vie et j'étais à la
recherche d'une spiritualité différente. La proie idéale
pour une secte. J'ai appelé pour obtenir des informations
et, immédia- tement, je fus séduite par les propos de
la femme au téléphone qui réussit à me convaincre d'assister
à un forum de trois jours, moyennant 300 dollars.
Péndant
un week-end, je me suis retrouvée dans une salle avec
une centaine de personnes. Là, un leader nous a demandé
de nous interroger les uns les autres sur un sujet précis
et d'en débattre. Les conversations étaient vaguement
philosophiques : le sens de la vie, le destin ... et
les gens présents tous aussi passionnés que moi ! Pendant
trois jours, nous
arrivions le matin très tôt et restions jusqu'à une
ou deux heures du matin, ne dormant que quelques heures.
Nous faisions également beaucoup de "visualisation".
Le leader nous demandait de "regarder à l'intérieur
de nous-mêmes" en nous suggérant des images. A
la fin de ces trois jours, je me suis sentie transformée.
De retour chez moi, mes amis m'ont trouvée changée,
bizarre. Exaltée, j'étais dans une sorte d'euphorie,
comme sous l'effet d'une drogue. Je me sentais en paix
et la vie me semblait merveilleuse.
Je
leur ai donné tout mon temps et j'ai fini par quitter
mon travail
Le
groupe a offert aux participants du forum un séminaire
gratuit chaque mercredi pendant dix semaines pour en
savoir plus sur sa "philosophie''. C'était un mouvement
New Age, mêlant discours spiritualistes, nouvelles thérapies,
et prônant la découverte de soi. Dans ces réunions,
nous étions en groupe et toutes les conver- sations avaient
un "meneur". Nous avions l'impression de débattre
alors qu'en fait nous recevions des messages. Par exemple,
on nous disait que nous étions des êtres divins, que
nous devions trouver Dieu en nous, que nous pouvions
diriger notre vie selon nos désirs et bien sûr que nous
étions des personnes élues, meilleures que les autres.
Au terme de ces séances, nous étions persuadés d'être
une sorte d'élite. Je devins méprisante à l'égard de
mes amis. D'ailleurs, très vite, je n'ai plus eu le
temps de les voir, submergée par mes activités au sein
du groupe.
Ravie
de me sentir si bien, j'ai appelé ma mère en lui parlant
de ce potentiel que l'avais découvert en moi, des gens
passionnants que j'avais rencontrés. Immédratement,
elle a flairé quelque chose de louche et m'a demandé
: "Tu es certaine qu'il ne s'agit pas d'une secte
?" Irritée, je lui ai répondu : "Bien sûr
que non, tu sais que je ne ferai jamais partie d'une
secte !" En raccrochant, je me suis dit qu'elle
était bornée. C'est à ce moment que mes parents ont
entrepris des recherches sans m'en parler. Ils me surveillaient
de loin en s'informant sur les moyens d'intervenir pour
me sortir de ce groupe.
Peu
à peu, la secte a occupé tout mon temps. Je travaillais
bénévolement trente heures par semaine, recrutant de
nouveaux membres. Entrée dans le groupe en mai, j'ai
quitté mon travail en octobre et cessé de payer mon
loyer. Mes économies me permettaient à peine de me nourrir.
je devais vivre avec 3 dollars (20 francs) par jour.
En décembre, le propriétaire m'a expulsée.
En
janvier, mes parents m'ont proposé de revenir chez eux,
sans me parler de quoi que ce soit, sachant que je ne
les écouterais pas et que je risquais de m'enfuir.
Comme
nous habitons dans l'état du Maryland, tout près de
Washington, j'ai trouvé une antenne de la secte et continué
mes activités. Une fois par semaine, j'assistais en
plus à une réunion dans le groupe de Baltimore.
Au
printemps 1996, j'ai finalement trouvé un nouvel emploi
dans une boutique d'arts plastiques. De son côté, ma
famille avait mené des mois d'enquête et recruté un
spécialiste des sectes, une sorte de "déprogram-
mateur"
appelé "exit-counselor". Un matin, ma grand-mère
est arrivée chez nous accompagnée de cet homme nommé
Kevin. Mes parents m'ont dit qu'ils voulaient que je
le rencontre.
C'est mon frère âgé de 14 ans qui a réussi à me convaincre
d'accepter de faire un travail avec Kevin. J'avais essayé
maintes fois de l'influencer pour qu'il adhère à mon
groupe. Mais il avait suivi les recherches de mes parents
et ne s'était jamais laissé séduire.
Nous
nous sommes rendus dans la maison d'une amie de ma grand-mère.
un lieu neutre. Cette "déprogram- mation" intensive
a duré trois jours, du matin au soir. Ma famille était
là, avec moi ou dans la pièce à côté et me raccompagnait
chaque soir chez nous pour dormir. Kevin, mon "exit-counselor",
a d'abord commencé par avoir une
conversation tout à fait banale avec moi. J'étais intriguée.
Au début, je me suis mise en colère contre cet homme,
en criant qu'il ne comprenait rien. Peu à peu. il m'a
demandé de répondre par écrit à des questions sur "ma
philosophie" : comme par exemple des interrogations
sur Dieu ...
J'essayais de me concentrer mais je ne trouvais
pas de réponses, même aux questions les plus simples.
A bout de nerfs, je me suis évanouie et suis tombée
de ma chaise. Kevin m'a aidée à me relever et m'a dit
: `'ll est temps de faire une pause. Il faut que tu
saches que ton comportement n'est pas l'effet du hasard.
Ton cerveau est incapable de retrouver les informations
qu'il possédait. Le groupe que tu as suivi t'a fait
subir ce qu'on appelle un "lavage de cerveau".
J'ai commencé alors à réaliser qu'il n'avait peut-être
pas tort. Je ne pouvais plus nier que quelque chose
m'échappait.
Une jeune femme, nommée Laura comme moi,
est venue assister à certains entretiens. Rescapée d'une
secte. elle m'a fait part de son expérience. Après ces
trois jours, j'étais déterminée à ne plus revoir le
groupe. J'ai repris mon travail mais je me sentais angoissée,
déprimée. J'avais peur d'éventuelles pressions de la
secte. Me harcelant de coups de fil, mes anciens "amis"
insistaient en effet pour que je revienne, mais je tenais
bon. Deux mois plus tard, j'étais toujours aussi déprimée
et je faisais des cauchemars où je voyais le gourou
qui me poursuivait.
J'ai
réalisé que je recherchais une nouvelle famille ...
parfaite
C'est
Laura. la jeune femme qui m'avait aidée et avec laquelle
j'étais toujours en relation, qui m'a fait rencontrer
des "ex-cultists" (anciens adeptes), et m'a
parlé d'un centre d'aide aux victimes des sectes nommé
"Wellspring". Je décidai de m'y rendre.
Préalablement.
j'ai dû téléphoner et on m'a demandé : "Pensez-vous
que vous risquez de retourner dans cette secte ?"
C'est une question essentielle, car certaines personnes
hésitent et il est impossible de les aider. Pour ma
part. j'étais certaine de ne pas vouloir y retourner.
Laura m'a conduite à Wellspring en voiture. Cet endroit
est aussi appelé "le Chalet". C'est en effet
une petite maison perdue entre bois et montagnes, dans
l'Ohio. A mon arrivée. il y avait une autre jeune femme
échappée d'une secte chrétienne et un homme plus âgé.
survivant d'une secte dite "apocalyptique".
"II
a fallu quinze jours pour me sortir de mon état hypnotique"
J'ai
été reçue par un psychologue pour un entretien ainsi
que des tests. Ensuite, on m'a expliqué comment le centre
fonctionnait. Les pensionnaires restaient en moyenne
deux semaines, ce qui serait mon cas.Tous
les matins, pendant quinze jours, j'ai suivi une thérapie
individuelle avec un psychologue nommé Ron, et les après-midi,
des ateliers étaient organisés avec tous les pensionnaires.
Là, nous racontions notre histoire, comparions notre
expérience.
J'ai sympathisé avec la jeune femme de la
secte chrétienne et nous nous écrivons toujours. Parmi
les psychologues et les conseillers, il y avait toujours
quelqu'un pour m'écouter, ce qui est très rassurant,
car lorsqu'on est dans une secte, on n'a pas le droit
de parler quand on le souhaite. Ici, je pouvais poser
toutes les questions que je voulais.
Nous assistions
aussi à des projections de films sur les sectes, leurs
gourous, et on nous expliquait les techniques d'endoctrinement
et de manipulation mentale. On m'a aussi demandé de
faire le point sur ma vie d'avant et sur ce qui m'avait
poussée à entrer dans une secte. J'ai réalisé qu'en
la choisissant, j'avais cherché une nouvelle famille
... parfaite. Le reste du temps à Wellspring était libre.
Je passais des heures à dessiner, à me promener dans
la nature.
Quatre
ans plus tard, il m'arrive de faire encore des cauchemars
Cet
isolement est une étape essentielle à la guérison d'un
ex-adepte : en effet, quand on adhère à une secte, on
ne reste jamais seul, on n'a pas le temps de se poser
des questions. Au Chalet, j'ai pu penser, comprendre
qui j'étais vraiment et ce que la secte avait changé
en moi. Je passais aussi des heures à me reposer, à
pleurer, à retrouver des émotions perdues. Ici, les
pensionnaires n'ont pas de voiture et on sortait peu
en ville, d'ailleurs je n'en éprouvais pas le besoin.
Deux fois, nous sommes allés faire du shopping avec
quelqu'un du centre.
La bibliothèque du Chalet était
le lieu le plus intéressant : j'y ai découvert des ouvrages
sur toutes les religions ainsi que les manuels des gourous.
Aucune lecture n'était interdite, et il était conseillé
de lire le plus possible pour s'informer. Sur le mur,
il y avait un panneau indiquant les religions du monde
et leurs leaders. Plus j'apprenais et plus j'étais terrifiée.
Jamais je n'aurais imaginé qu'il existait autant de
sectes !
A ma sortie de Wellspring, je suis retournée
vivre chez mes parents. Je n'ai pas cherché immédiatement
un nouvel emploi, j'avais encore besoin de temps pour
comprendre ce qui m'était arrivé. Mais ma famille a
tout de suite remarqué que je pouvais à nouveau avoir
des conversations sans blocages, que je parlais plus
facilement avec les gens. Avec mes parents aussi j'ai
renoué le dialogue. Par la suite, j'ai occupé divers
emplois et actuellement, je remplace l'institutrice
en congé maternité dans une école primaire.
Son
but aujourd'hui : gagner assez d'argent pour aider ceux
qui ont réussi à échapper aux sectes.
Mon but
est de pouvoir un jour vivre de mon artisanat (dessin
et céramique) et d'avoir assez d'argent pour aider ceux
qui s'échappent des sectes. A Wellspring, j'ai bénéficié
d'une donation qui a aidé à payer mon séjour (5'000
dollars) et j'aimerais pouvoir rendre ce geste à quelqu'un.
Voici quelques mois, j'ai rencontré une femme qui avait
quitté la secte New Age et qui était très perturbée.
En la voyant dans cet état, j'ai pensé que, sans ce
séjour au Chalet, je ne m'en serais probablement
pas sortie moi non plus. Pendant un an, j'ai continué
à voir gratuitement une psychologue recommandée par
le centre. Ces thérapies de groupe avaient lieu une
fois par mois. Ensuite, j'ai cherché un psychologue
et entrepris une thérapie individuelle que je poursuis.
Quatre
ans plus tard, je suis toujours dans un processus de
guérison. Je fais parfois des cauchemars, notam- ment
quand j'ai un nouveau travail,
rêvant de mon patron comme s'il était le leader du groupe,
et je prends encore des anxiolytiques. Heureusement,
faire face à la réalité devient chaque jour plus facile.
Ces deux semaines de cure à Wellspring m'ont fait sortir
de cet état d'hypnose. Ces personnes m'ont donné du
courage et m'ont aidée à reprendre contact avec le monde
réel.»
Enquête
et propos recueillis par Sofia Martin
Femme
Actuelle
"Nos
psychologues et nos conseillers sont souvent
d'anciens
membres de sectes"
Interview
du Docteur
Paul Martin, psychologue,
directeur
de Wellspring, centre d'aide aux victimes des sectes
(*)
Femme
Actuelle : Comment est né le projet de Wellspring ?
Paul
Martin : J'ai été membre d'unesecte durant sept ans et
j'ai missept ans à m'en sortir. Mon épouse en faisait
elle aussi partie. Lorsque nous avons réussi à quitter
la secte, j'ai réalisé que nous avions subi de graves
traumatismes. J'ai voulu comprendre ce qui m'était arrivé
pour aider les autres, ma femme, des amis, tous dépressifs,
et j'ai décidé de suivre des études en psychologie.
Wellspring a ouvert en 1986.
F.
A.: Les personnes viennent-elles de leur plein gré ou
sur décision de leur famille ?
P.
M.: 80 à 90 % des personnes qui quittent une secte viennent
ici de leur plein gré, fréquemment à la suite d'une
psychothérapie classique qui a échoué. Quand elles arrivent,
ces personnes souffrent encore de traumatismes. Un pensionnaire
reste ici en moyenne deux semaines. Le jour de son arrivée,
nous le recevons
en entretien privé, puis lui faisons passer des tests
psychologiques. Ensuite, il va suivre chaque jour une
thérapie individuelle de deux heures et des ateliers
de trois heures, au cours desquels il rassemble des
informations sur les sectes, discute avec les pensionnaires
et notre équipe afin de comparer son histoire à celle
des autres. Le reste du temps est consacré à lire, se
promener ou aller en ville.
L'équipe
est composée de psychologues, de conseillers, la plupart
étant d'anciens membres de sectes ayant étudié la théologie.
C'est essentiel si on veut aider les gens sortant
d'une secte chrétienne. La plupart de nos pensionnaires
sont jeunes, 27-28 ans en moyenne, et deux tiers sont
des femmes.
F.
A. : Les femmes seraient donc plus influençables que
les hommes ?
P.
M. : Elles sont davantage à la recherche de thérapies
ou d'aide psychologique. Elles sont ainsi des proies
plus faciles pour les sectes. La plupart des gourous
étant aujourd'hui des hommes, ils utilisent leur pouvoir
de séduction sur les femmes, qui sont souvent victimes
d'abus psychologiques et sexuels.
F.
A. : Existe-t-il des sectes plus dangereuses que d'autres
?
P.
M. : Toutes les sectes sont dangereuses car elles manipulent
l'individu qui n'est plus libre de prendre ses décisions
sans le contrôle du groupe. On connaît Moon, la Scientologie,
Krishna, etc., mais il existe une multitude
de groupes dont on parle moins et qui sont extêmement
violents. Les sectes "apocalyptiques" parlent
de bataille finale, construisent des bunkers et ont
des armes. Les sectes asiatiques et les groupes chrétiens
sont de plus en plus extrémistes. Les groupes New Age
utilisent des thérapies "bidon" pour contrôler
leurs adeptes.
F.
A. : Comment intervenez-vous auprès de ces personnes
?
P.
M. : Il est essentiel d'expliquer à nos pensionnaires
les techniques de persuasion utilisées par les sectes.
A savoir l'endoctrinement- le groupe est la vérité,
les autres sont le mensonge - et l'intimidation, les
consé- quences négatives sur la vie de l'adepte s'il quitte
le groupe. Nous réussissons ainsi à démonter le processus.
98 % des personnes s'en sortent et ne retournent plus
jamais dans une secte.
F.
A.: Comment explique-t-on le développement des sectes
?
P.
M. : Notre société est de plus en plus individualiste.
Avant, on avait un sens de la communauté, à l'église,
en famille. Les ordinateurs et la télévision ont remplacé
les conversations. Le stratagème des sectes est d'attirer
les gens en leur donnant l'illusion d'être dans une
communauté aimante.
F.
A.: Y a-t-il un profil type de personne susceptible
d'entrer dans une secte ?
P.
M. : Ces six dernières années, nous avons fait passer
un test dit "familial" et nous n'avons pas
pu établir de profil type. En revanche, certaines rencontres
faites à un moment de la vie seraient déterminantes.»
(*)
Wellspring
Retreat & Resource Center, P.O Box 67, Albany, Ohio
45710 USA. www.wellspringretreat.org
A
lire : «Pour sauver ma fille», par Marie Joly, Presses
de la Renaissance.