- Interview de René Girard
«La
religion est une manière de maintenir la paix
dans la société humaine»
-
L'HEBDO
-25 octobre 2007
- par Jean-Marc
LUBRANO et Rapho EYEDEA
- [texte
intégral]

- René
Girard à l'université de Stanford,
- en
Californie où il est professeur émérite
C'est parce
qu'il se préoccupe de la paix entre les hommes que René
Girard s'intéresse à la pensée de la guerre.
Anthropologue du religieux et professeur émérite à
l'Université Stanford, en Californie, ce penseur d'une envergure
exceptionnelle s'est penché sur le traité De la
guerre dut grand stratège Carl von Clausewitz pour en
renouveler totalement l'interprétation.
Sous la forme
d'entretiens menés par Benoît Chantre, Achever Clausewitz (1)
analyse l'Ĺ“uvre du général prussien le mouvement de
l'humanité vers la guerre totale annoncé par les campagnes
napoléoniennes. Dans cette «montée aux extrêmes»
de la violence qui fait éclater tous les codes anciens de
la guerre, ce ne sont plus seulement des armées qui s'affrontent
mais des sociétés tout entières.
René
Girard vérifie chez Clausewitz la pertinence de ses propres
théories sur le désir et la rivalité mimétique
qu'il développe avec une cohérence singulière
depuis son essai de 1961 où tout était en germe, Mensonge
romantique et vérité romanesque.
Ce nouveau
livre est d'une rare densité. Il confronte Clausewitz à
Hegel, à Blaise Pascal, au théoricien de l'état
d'exception Carl Schmitt, ou encore aux textes des Evangiles. Il
développe à partir de Germaine de Staël des vues
fécondes sur la relation franco- allemande et sur l'Europe.
Il interprète les attentats suicide comme une inversion des
sacrifices primitifs. Il présente la «montée
aux extrêmes» comme une loi irrésistible de l'histoire.
Et René Girard nous place ainsi face à une apocalypse
qui a déjà débuté.
(1) Achever Clausewitz.
De René Girard. Entretiens avec Benoît
Chantre. Carnets Nord, 364 p.
De Clausewitz,
on connaît la fameuse formule selon laquelle la guerre serait
«La poursuite de la politique par d'autres moyens».
Comment en êtes-vous venu à le présenter, à
l'inverse, comme l'annonciateur de guerres que la politique ne maîtrise
plus ?
Clausewitz
considérait son livre comme inachevé, à l'exception
du premier chapitre du Livre I dans lequel il définit «la
nature de la guerre». Dans ces premières pages, il
la présente comme un «duel» où les parties
en présence peuvent être entraînées dans
une montée aux extrêmes. Clausewitz écrit: «La
guerre est un acte de violence et il n'y a pas de limite à
la manifestation de cette violence.»
Dans la suite
de son texte, il corrige cependant cette définition. Elle
ne serait, selon lui, qu'une «fantaisie logique», un
pur concept éloigné de la réalité. Il
abandonne alors cette intuition du duel et de la montée aux
extrêmes de la violence pour penser la guerre comme «poursuite
de la politique par d'autres moyens», laissant accroire ainsi
que la politique peut faire taire les armes.
-
- Les
attentats contre le World Trade Center
- marquent
l'entrée dans une ère du terrorisme
Et l'on
s'aperçoit aujourd'hui que cette première intuition
était juste ?
A l'ère
de la mondialisation, la violence a en effet toujours une longueur
d'avance. Et la politique court derrière elle sans plus pouvoir
la contrôler. Les attentats contre le World Trade trade Center
ont marqué le passage de l'époque précédente,
celle des guerres internationales, à l'ère du terrorisme
caractérisée par les métastases d'une violence
imprévisible qui se propage à tous les niveaux. D'une
certaine manière, il n'y a alors même plus de guerre.
Dans mon enfance, on trouvait encore scandaleux que
les civils soient menacés par la guerre.
Aujourd'hui, on s'habitue à ce qu'eux
seuls le soient.
Pourquoi Clausewitz
a-t-il abandonné cette idée
prophétique ?
Il ne prévoyait
pas du tout la mise en marche de
cette montée aux extrêmes. Paradoxalement,
il redoutait surtout une décomposition
de la guerre. Après
les guerres napoléoniennes, il craignait
le retour de la «guerre en dentelles»
du XVIIIe siècle, qui faisait malgré
tout pas mal de morts. C'est cela qui rend
Clausewitz un peu comique, même
s'il était un grand écrivain possédé
par son sujet. Aujourd'hui, on serait capable
de le rassurer, hélas, que trop...
Votre interprétation
s'oppose à celle qu'avait développée
Raymond Aron dans son fameux «Penser
la guerre, Clausewitz»
Oui. Raymond
Aron avait écrit ce livre énorme
pour se persuader lui-même et pour persuader
son public que la dissuasion
fonction- nerait toujours. Un peu comme
tout le monde à cette époque,
il pensait que la bipolarisation était
installée pour durer de façon permanente. On
était alors loin d'imaginer l'éclatement
de la violence qui se manifeste
dans le terrorisme actuel.
D'un autre
côté, Raymond Aron voulait aussi protéger
la science politique pour qu'elle ait
toujours voix au chapitre. Ce que je dis,
en revanche, c'est qu'il se pourrait bien
que la problématique de la science
politique soit désormais dépassée.
Ce livre
sur Clausewitz est en même temps un livre sur
l'apocalypse qui nous menace. D'où
vient sa tonalité très sombre ?
De plusieurs
choses: des événements auxquels nous
assistons, des rapports internationaux
qui se dégradent, de la disparition
de toute utopie d'avenir, mais
aussi de mes lectures. J'ai lu récemment
L'avenir de la vie du biologiste Edward
Wilson. Je m'intéresse à des gens comme
lui qui sont soucieux d'informer
et d'inquiéter le public sur des phénomènes
mal documentés comme la disparition
des espèces.
Car nous découvrons
tous les jours des espèces
dans l'infiniment petit, et nous les découvrons
au moment où elles sont
en train clé disparaître. Les scientifiques
sont inquiets. Et ils le sont d'autant plus
que nous sommes là dans un domaine
où il existe des mesures locales, mais
où aucune mesure d'ensemble n'est
possible. Certains politiciens accusent
les écologistes d'exagérer. A la
limite, peut-être ont-ils raison. Mais les chances
qu'ils aient raison sont beaucoup plus
faibles que les risques qu'ils aient
tort.
A propos de
George W. Bush, vous dites qu'il est
incapable de «penser de manière apocalyptique».
Comment doit-on le comprendre ?
Cela veut
dire qu'il est incapable d'avoir peur. Il a
dit récemment, en présentant cela comme
une concession généreuse de son esprit
libéral, que les Etats-Unis prendraient
des mesures écologiques, mais dans
la mesure seulement où elles ne menaceraient pas
leurs intérêts éconorniques.
Mais il se joue en ce moment une chose
bien plus décisive que les intérêts
économiques de l'Amérique. la fonte des
glaces au pôle Nord se révèle beaucoup plus
rapide que les écologistes eux-mêmes
l'avaient prévue.
Votre remarque
vaut également pour le bellicisme de
George W. Bush ?
S'il était
capable de penser de manière apocalyptique,
il se serait abstenu d'intervenir dans
n'importe quel pays du tiers monde
après la guerre du Vietnam. Au début
de l'intervention en Irak, je faisais
sans cesse le lapsus qui consistait
à dire Vietnam au lieu d'Irak. Et l'on se
moquait de moi. Aujourd'hui, je constate
que tout le monde fait ce même lapsus.
D'une certaine manière, il est malheureux
que l'Afghanistan n'ait pas
résisté plus spectaculairement à l'intervention
américaine. Cela aurait peut-être
permis d'éviter la guerre en Irak.
«La
religion est une maniere de
maintenir la paix dans
la société humaine.»
Vous déplorez
donc que le sentimentapocalyptique se
soit émoussé ?
Oui, mais
je crois qu'il est en train de revenir au
grand galop. Dans les Évangiles, les
récits apocalyptiques ont été graduellement
oubliés ou occultés. Mais il suffit
d'y revenir pour saisir leur pertinerice.
Ce qui me frappe, c'est que la science
moderne a séparé strictement la nature
de la culture jusqu'à la fin du XIXe
siècle. Du coup, on a trouvé un côté
farce à ces textes apocalypti-ques qui mélangent
la guerre humaine, les tempêtes
et autres catastrophes.
Or aujourd'hui,
si vous avez un nouvel ouragan en
Louisiane, tout le monde va se disputer
pour savoir dans quelle mesure cela
relève de la responsabilité
des hommes. On ne se rend pas compte de
l'extraordinaire révolution que cela représente.
Dire que la pensée apocalyptique
est de retour, c'est dire des choses
comme celles-ci. Ce n'est pas être
obsédé par des inquiétudes mythiques.
Ce qui vous
amène à plaider enfaveur d'un rationalisme
quine serait pas ennemi de la religion.
Dans les pays
anglo-saxons, l'athéisme
scientifique vient de produire
cinq ou six livres
très proches les uns des autres,
à la fois très naïfs
et très insultants pour le religieux.
C'est le signe d'un malaise.
On sent que le milieu
scientifique lui-même
éprouve son impuis- sance à
fournir aux hommes un message qui leur
permettrait de dominer la situation
actuelle. D'où cette perte de pédales
chez les plus intelligents, qui leur fait
sortir des livres complètement idiots.
Parce qu'ils reposent tous sur l'idée
selon laquelle la religion serait une
tentative d'explication de l'univers.
Comment
faudrait-il
alors définir la religion ?
Je voudrais
faire passer l'idée fondamentale
qu'elle est une manière de maintenir
la paix dans la société humaine. Non
pas parce que les hommes seraient
violents au sens où on le dit d'habitude.
Mais parce que les rapports humains
sont nécessairement concur- rentiels.
Et, plus les hommes sont proches
les uns des autres, plus ces rapports
de rivalité sécrètent de la violence.
Il y a donc toujours quelque chose d'un
peu paradoxal dans le fait que la société
humaine tienne le coup.
Et, tout au
long de l'histoire, elle a tenu le coup grâce
aux moyens sacrificiels. La guerre
en constitue d'une certaine manière
le principal. Les guerres archaïques,
celles des
Aztèques par exemple, étaient
menées pour faire des prisonniers
et disposer de victimes sacrificielles.
Elles étaient
donc très directement liées
au religieux. Les guerres de conquête
apparaîtront plus tard, à partir du
moment où l'on établira des administrations.
Existe-t-il
un espoir que l'humanité puisse se soustraire
à cette montée aux extrêmes de la violence ?
Achever Clausewitz
est un peu un appel à
l'action, même s'il ne se présente pas
comme tel. Benoît Chantre, qui est un
ami et a joué un très grand rôle
dans l'élaboration du livre, voulait qu'on lui
donne une conclusion optimiste. le
lui ai dit non, cette fois-ci on va essayer
de faire peur aux gens pour les réveiller.
Car des avertissements de plus en pressants
nous arrivent. Et, si des extraterrestres
nous regardent, ils doivent se
demander pourquoi nous ne voulons pas
voir les menaces et réagir ensemble.
C'est pourquoi j'ai peut-être un peu exagéré
mon propos. Ou disons plutôt
qu'il existe un espoir que j'aie exagéré.
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