FOI.
Même s’ils font du porte-à-porte, ils restent
très discrets. Rencontre et décryptage
de la vie de Témoins de Jéhovah haut-normands.
Ce
sont eux qui le disent: «Nous sommes résolus
à ne pas faire partie du monde.» (1) Ce
matin glacial de novembre, Claude est pourtant bien
là, en chair et en os, à se geler sur
le marché de Pavilly, à 15 km au nord
de Rouen, pour « apporter la bonne nouvelle».
«Le porte-en-porte (sic), c’est un peu notre
« marque de fabrique»; moi je préfère
les marchés», confie le retraité,
membre de la congrégation des Témoins
de Jéhovah de Barentin-Pavilly. A la fois hors
du monde et omniprésents, les fidèles
sont 3.200 en Haute-Normandie, où « le
moindre petit village du fin fond de la campagne reçoit
notre visite», se félicite Claude, 64
ans.
"Ce
n’est pas héréditaire"
Cet
ancien cadre supérieur de l’industrie, originaire
de la région parisienne, a pris sa retraite ici
il y a quatre ans, pour se rapprocher de ses deux fils.
Mariés, pères de famille, Témoins
de Jéhovah. «Ils ont choisi par eux-mêmes,
ce n’est pas héréditaire», affirme
l’ex-enfant de chœur, converti au culte de Jéhovah
depuis quarante ans, en même temps que son épouse
Monique. «Elle allait au catéchisme, puis
a commencé à examiner des publications.
Elle m’en a parlé. S’il y a une vérité
quelque part, j’ai pensé qu’elle était
là.» Depuis lors, le couple vit au rythme
prescrit par la doctrine. Une lecture de la Bible au
réveil, et chaque jour, l’étude de Tour
de Garde, le principal magazine d’enseignement biblique
émis par le Collège central des Témoins
de Jéhovah, basé à Brooklyn.
La
prédication, à laquelle les adeptes consacrent
plusieurs heures par semaine, «c’est plutôt
une œuvre d’information sur le dessein de Dieu. L’idée,
c’est: "Vous avez le droit d’être informés
puisque personne n’en parle"». En l’occurrence,
la «bonne nouvelle» désigne la venue
du Royaume de Dieu, le paradis sur Terre (lire ci-dessous).
La mauvaise nouvelle - qu'on trouve en fouillant dans
les publications du mouvement -, c’est qu’après
la fin du monde actuel, seuls les êtres qui ont
la foi pourront y accéder. Les autres périront:
«Dans peu de temps, Jésus va détruire
tous ceux qui ressemblent à des chèvres
(«ceux qui auront rejeté le Royaume de
Dieu»)» (2). D’où l’urgence et l’insistance
des Témoins à avertir leurs semblables,
quitte à se prendre des portes à longueur
de journées. «On ne se lasse pas, affirme
Claude.
Les
adeptes ont certes mal digéré le rapport
de 1995 qui les a classés parmi les sectes: «C’est
ce qui nous a faits le plus de mal.» Maintenant,
«dans l’ensemble on n’est pas mal reçus.
Ce qui peut peser un peu, c’est l’indifférence
des gens.» A Barentin, le maire Michel Bentot
n’a qu’un mot pour désigner la communauté:
«Discrétion. Je ne sais même pas
où ils se réunissent.». A quelques
pas pourtant de l’Hôtel-de-ville, à la
«salle du Royaume» - une des trente existantes
en Haute-Normandie -, deux fois par semaine au moins.
Un samedi soir, on fait connaissance avec les 95 membres
de la congrégation barentinoise. L’ambiance est
particulièrement chaleureuse dans ces réunions,
principalement consacrées à l'étude
des articles de la Tour de Garde, sous forme de questions-réponses.
Les enfants participent, les bébés assistent.
Et ici pas de quête mais une « boîte
à offrandes » qui assurerait « l’autofinancement
» de la communauté. Officiellement, pas
d’obligation de contribution financière des membres,
ni d’ailleurs d’effectuer du porte-à-porte.
"Pas
chrétiens du dimanche !"
Ce
soir-là, Cyril, le fils aîné de
Claude, prononce en préambule un discours sur
le thème «comment faire face aux difficultés
de la vie en s’inspirant de la parole de Jésus».
Chef d’entreprise, 43 ans, ce père de trois enfants
trouve une quinzaine d’heures par mois pour la prédication.
«La Bible, c’est le premier livre que je lui ai
lu quand il était bébé !»,
rigole sa mère. «Le but ultime, dit-il
c’est un mode de vie. On est chrétiens en permanence,
on n’est pas chrétiens du dimanche!» Les
non-croyants sont-ils des suppôts de Satan complètement
à côté de la plaque ? Cyril hésite.
«Non… Globalement, on sent une bonne volonté
naturelle chez l’être humain. Les nuisibles finalement,
sont peu nombreux.» Dommage alors que Jésus
ait prévu d’exterminer tout ce beau monde.
(1)
Résolution adoptée à l’unanimité
par tous les Témoins de Jéhovah du monde,aux
assemblées de district 2006
(2)
Source, site Internet officiel de la Watchtower Society
Sandrine
Grosjean, pour Liberté Dimanche
Mille
trois cents dans l’arrondissement du Havre
Présents
depuis 1922 au Havre, les Témoins de Jéhovah
représentent aujourd’hui une communauté
très bien structurée. «Nous étions
14 en 1949», commente Patrick Deschamps, représentant
de la communauté religieuse au Havre.
Organisés
en circonscriptions au sein de chaque région,
les Témoins de Jéhovah havrais font partie
d’une entité locale appelée Normandie
2 qui inclut par ailleurs Fécamp et Lillebonne,
soit un total de 1'300 personnes. Les Témoins
disposent de locaux qui leur appartiennent. Au Havre
par exemple, la principale Salle du Royaume est installée
au numéro 9 de la rue du Père-Flavigny
au sein du quartier de la Mare-Rouge.
«Nous
avons réparti le territoire en cinq zones: Le
Havre Océane, le centre, le pourtour de la forêt
de Montgeon, Caucriauville et Montivilliers».
Un découpage qui facilite le travail des Témoins
qui prêchent les écrits bibliques, principalement
en porte à porte. «Autrefois, nous
tenions un stand sur les marchés havrais, mais
cette démarche nous a été interdite,
à nous mais aussi à d’autres groupements
religieux». Ce
qui n’est pas le cas au marché de Gonneville-la-Mallet
où la communauté tient un stand hebdomadaire
pour ses activités prosélytes.
«Entraînement
à l’oral»
Devenir
Témoin de Jéhovah signifie assister aux
réunions bihebdomadaires, suivre une formation
au sein de l’École pour être à son
tour capable de convaincre de nouvelles personnes de
rejoindre la congrégation. «Nous travaillons
beaucoup sur le travail oral, l’assurance», précise
Patrick Deschamps en montrant un pupitre qui sert à
l’entraînement des élèves. Puis
désignant une table ronde: «Nous nous habituons
aussi à parler autour d’une table pour être
à l’aise quand les gens nous font entrer chez
eux». La communauté est gérée
par un coordinateur d’un point de vue administratif
et par un collège d’Anciens pour l’aspect spirituel:
«Nous n’aimons pas parler de hiérarchie
car nous essayons de fonctionner par roulement, que
ce soit pour les interventions lors des réunions
ou pour la formation à l’École»,
tient à préciser Patrick Deschamps. Pour
l’heure, les Jéhovah havrais préparent
une rénovation complète de leurs locaux.
A
Louviers, au siège des fidèles de France
Le
siège national des Témoins de Jéhovah
est à l’image de la communauté. Discret,
sans signe ostentatoire.
Au
2, rue Saint-Hildevert, à Louviers, le complexe
administratif et d’hébergement de l’organisation
chrétienne occupe tout un pâté de
maisons. Trois cents personnes travaillent dans ces
bâtiments protégés par des caméras
de vidéosurveillance et un sas d’entrée
armé de hautes grilles blanches. Le hall d’accueil
ressemble au lobby d’un grand hôtel, n’étaient
ces représentations bibliques kitsch accrochées
aux murs. «Ce sont des éléments
de décoration, pas des symboles liturgiques»,
précise Guy Canonici. Cet homme aussi courtois
que mystérieux préside depuis 1998 la
Fédération nationale, qui regroupe 1'143
associations locales et revendique 250'000 adeptes.
Au
siège, explique le président, «on
supervise l’œuvre des Témoins de Jéhovah
de France et d’Outre-mer, on traduit nos publications,
on rédige nos articles». Les mensuels édités
par la société WatchTower (Tour de garde
et Réveillez-vous), qui relaient la doctrine,
affichent des tirages incroyables, plus de 38
millions d’exemplaires traduits dans toutes les langues!
"Des
tensions très fortes"
Or
depuis 1995 et le rapport parlementaire qui les classait
parmi les sectes, les Témoins ne sont pas vraiment
prophètes en leur pays qu’est la France. Pris
pour cible par les pouvoirs publics, les fidèles
ont dû apprendre à vivre avec la discrimination.
«Cela a créé des tensions très
fortes, des enfants ont été agressés
à l’école, des salles du Royaume brûlées»,
assure Guy Canonici, qui dénonce l’«amalgame»
et accuse sans les nommer «quelques députés,
toujours les mêmes, qui depuis une quinzaine d’années
attisent la polémique autour des religions et
s’en servent de tremplin politique. Nous ne voulons
pas entrer dans ces polémiques, ce n’est pas
dans l’esprit chrétien.»
Ce
leader sans âge («ça n’intéresse
personne») a réponse à tout: chaque
question appelle un verset de la Bible, qu’il ouvre
et cite systématiquement. Quant aux questions
qui fâchent, elles sont abordées avec fermeté.
Le refus de la transfusion sanguine ? «Dans
la Bible, le sang relève du sacré.
On ne
mange ni ne verse le sang.»
La
désocialisation des enfants ? «Une enquête
de la Sofres (de 1998, NDLR) montre que 94% des familles
Témoins de Jéhovah scolarisent leurs enfants
à l’école publique laïque, et 6 %
dans les écoles privées sous contrat.
Je connais plein de jeunes qui vont en classe de neige
et de mer. Où est la désocialisation là-dedans
?»
Enfin,
«il n’y a pas de tribunaux ni de justice parallèle»,
affirme le responsable, citant les affaires de pédophilie,
«qui doivent faire l’objet de dénonciation
aux autorités. Nous ne gardons pas en notre sein
des gens qui violeraient la loi de Dieu.»
Que
croire ? Un article de la Tour de Garde publié
en 1995 suggère que dans le cas d’affaires anciennes,
c’est plutôt la loi du silence qui doit prévaloir.
La doctrine a peut-être changé. Il est
vrai que la WatchTower, après avoir annoncé
la fin des temps en 1925, puis en 1975, ne s’aventure
plus à prédire l’avenir. «Jésus
n’a pas donné la date ni l’heure», ironise
Guy Canonici.
Sandrine
Grosjean
"Des
comportements qui posent
problème"
Les
Témoins de Jéhovah sont dans le collimateur
de la Mission interministérielle de lutte et
de vigilance contres les dérives sectaires (Miviludes).
Son secrétaire général, Hervé
Machi, en explique les raisons.
Les
Témoins de Jéhovah figuraient sur la fameuse
«liste noire» des sectes dans un rapport
parlementaire de 1995. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Hervé
Machi: «Les pouvoirs publics ont considéré,
depuis 2002 et la création de notre mission,
que cette forme d’action contre les mouvements sectaires,
stigmatisante, n’était pas appropriée.
Depuis, on parle de dérives sectaires, qui désignent
les atteintes à la liberté individuelle,
aux droits fondamentaux de la personne, et les actes
contraires à l’ordre public, aux lois et aux
règlements. »
En
quoi les Témoins de Jéhovah posent-ils
problème ?
«On
ne dit pas que c’est une secte, ni ne constatons de
troubles à l’ordre public. Mais nous avons été
saisis à plusieurs reprises, soit par d’anciens
adeptes, soit par des proches de Témoins de Jéhovah,
attestant de comportements ou d'affirmations doctrinales
qui posent problème à trois niveaux: le
refus de la transfusion sanguine, l’inclination à
régler en interne des actes qui devraient relever
des tribunaux, et tout ce qui tourne autour de la désocialisation
des enfants.»
Avez-vous
connaissance de décès liés au refus
de transfusion sanguine ?
«A
l’étranger oui. En France, depuis
la loi du 4 mars 2002, lorsqu’un médecin estime
que la survie d’un mineur dépend d'une transfusion
sanguine, il doit passer outre le refus du mineur ou
des titulaires de l’autorité parentale.
Dans la mesure où il n’y a pas d’alternative,
l’opposition des Témoins de Jéhovah à
la transfusion sanguine pose un problème, que
l’on souhaite traiter en toute transparence et avec
humanité.»
Quels
sont vos moyens d’action ?
«La
Miviludes publie chaque année un rapport adressé
au Premier ministre et édite des guides (1).
La mission est chargée de favoriser la coordination
des actions préventives et répressives
des pouvoirs publics dans la lutte contre les dérives
sectaires. Nous sommes un peu des agitateurs qui informent
et alertent de sorte que chaque service public concerné
exerce ses compétences.»
Les
Témoins de Jéhovah sont abondamment cités
dans le dernier rapport de la Miviludes, qui met l’accent
sur l’exposition des mineurs au risque sectaire.
«Un
rapport d’enquête parlementaire de 2006 estime
entre 60'000 et 80'000 le nombre d’enfants élevés
en France dans un contexte sectaire - dont 45'000 chez
les Témoins de Jéhovah. La Miviludes,
d’après les estimations fournies par le ministère
de la Santé, émet l’hypothèse de
50'000 à 60'000 mineurs concernés au total.
Une étude est en cours, que nous avons commandée
à l’Observatoire national de l’enfance en danger.»
La
France ne fait-elle pas un mauvais procès aux
Témoins de Jéhovah, reconnus comme une
religion dans d’autres pays européens comme aux
Etats-Unis ?
«Cette
question peut concerner tous les mouvements sectaires
dans la mesure où il n’y a qu’une Miviludes en
Europe et dans le monde ! Tout le jeu des organismes
sectaires consiste à s’emparer et à porter
en étendard les libertés religieuses assurées
dans d’autres pays, comme les Etats-Unis, qui à
notre sens ont tendance à fermer les yeux sur
certaines questions. Nous sommes très clairs:
l’article 1er de la Constitution dispose que la République
est indivisible, laïque et respecte toutes les
croyances. Nous les respectons, tant qu’elles ne génèrent
pas d’actes contraires aux libertés fondamentales
et aux libertés publiques.»
(1)
Dernière parution, « La protection des
mineurs contre les dérives sectaires »,
La documentation française, octobre 2010
Ce
qu’en pense l’association de protection des victimes
de sectes
Après
la Scientologie, les Témoins de Jéhovah
sont le mouvement le plus documenté sur le site
Internet de l’Unadfi, l'association de protection des
victimes des sectes (1). La présidente Catherine
Picard estime que leur classement parmi les mouvements
sectaires, en 1995, reste d’actualité. «Le
contexte de vie (réunions obligatoires plusieurs
fois par semaine, prosélytisme par le porte-à-porte
dont ils doivent se justifier, la surveillance des «anciens»
sur les actes de la vie courante…) est un contexte impropre
à la réflexion personnelle, à l’expression
de la critique. Il est en soit contexte d'emprise mentale.»
«Un
mouvement très paradoxal»
L’ex-députée
de l’Eure, rapporteur de la loi About-Picard de 2001
renforçant la prévention et la répression
des mouve- ments sectaires, décrit «un
mouvement très paradoxal, en apparence ouvert,
composé de gens insérés, mais aussi
très fermé, caractérisant le monde
extérieur (c’est-à-dire le nôtre)
comme diabolisé. Tout ce qui n’est pas Témoin
de Jéhovah est infréquentable.»
Les pouvoirs publics sont «particulièrement
attentifs au sort réservé aux enfants,
emmenés souvent très jeunes, sans leur
consentement. Il est dès lors très difficile
de se libérer de cette emprise, de récupérer
son libre arbitre; aussi parce que le mode de vie des
Témoins de Jéhovah implique que la personne
qui veut en sortir est totalement coupée de toutes
ses relations.»
(1)
Union nationale des associations de défense des
familles et de l’individu
Ce
qui fait leur différence
Qui
sont-ils ? Les Témoins de Jéhovah
forment un mouvement chrétien millénariste
fondé en 1873 aux Etats-Unis. Ils revendiquent
plus de 7,3 millions de membres et sympathisants dans
236 pays, dont 250.000 en France, où 1'143 associations
locales ont le statut d’associations cultuelles.
Croyances.
Les adeptes croient en un Dieu unique, adoré
sous le nom de Jéhovah (transcription phonique
des Ecritures hébraïques originales). Leur
dogme est fondé sur la Bible, dont ils éditent
leur propre version: Les Saintes Ecritures, Traduction
du monde nouveau. Les fidèles annoncent l’avènement
du Royaume (gouvernement) de Dieu sur Terre, soit un
paradis terrestre débarrassé des méchants,
des guerres, des crimes et des violences. C’est lors
de la bataille d'Armageddon que Jésus détruira
tous les gouvernements existants et tous ceux qui refuseront
de se soumettre à son autorité, puis régnera
pendant 1000 ans sur une planète restaurée
et parfaite. L’époque des «derniers jours»
aurait débuté en 1914 et la fin du monde
actuel, dominé par Satan, serait imminente.
Apolitiques.
Les Témoins prônent la neutralité
chrétienne, seul le Règne de Dieu étant
reconnu comme issue pour l'humanité.
Vie
sacrée. Les Témoins s’abstiennent
du tabac et des drogues et modèrent leur consommation
l’alcool.
Transfusion
sanguine. La transfusion du sang d’un tiers est
exclue, au motif qu’«introduire du sang dans son
corps par voie buccale ou par voie intraveineuse, c’est
transgresser les lois divines». Les adeptes préconisent
des solutions alternatives, comme l’autotransfusion,
pratique toutefois inenvisageable dans les cas d’urgence.
Noël
et Pâques. Pas d’agapes ni de cadeau à
ces occasions, considérées comme des fêtes
païennes. Si la Bible ne précise pas la
date de naissance de Jésus, ce ne pouvait être
un 25 décembre, affirment les Témoins,
qui la situent autour du 1er octobre.
Anniversaires.
Ils ne sont pas célébrés, au motif
que les premiers chrétiens, dont les Témoins
de Jéhovah s’estiment les héritiers, ne
souhaitaient pas les anniversaires de naissance.