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La
force du lien
- De
culture juive et de langue allemande, Daniel
Sibony est mathématicien,
- philosophe
et psychanalyste. Photo Daniel Mordsinski /
Seuil
Et
si le chômage était moins une affaire économique
qu'un problème d'attitude intérieure.
Sur quelques grandes questions de notre temps, les réflexions
explosives d'un analyste tranquille, Daniel Sibony
- Construire
- Numéro 20 - 19 mai
- [Texte
intégral]
Pourquoi
les religions reviennent
J'ai
toujours été un chercheur, dans un questionnement
sur l'homme et le monde», déclare-t-il
d'emblée. Né au Maroc,de culture juive
et de langue arabe, immigré en France à
l'âge de 14 ans, docteur d'Etat en mathématiques
et en philosophie avant de devenir psychanalyste, Daniel
Sibony est le symbole vivant de ce dont il parle: l'origine
problématique, la présence de l'autre
en soi, la vie comme un vaste et multiple entre-deux.
A
l'heure de tous les fanatismes politiques, raciaux et
religieux, de drames personnels et sociaux comme la
drogue et le chômage, des questions essentielles
qu'il n'a cessé d'explorer en tous sens dans
quelque seize ouvrages, dont: Les trois monothéismes
(Seuil, 1992), Du vécu et de l'invivable
(Albin Michel, 1992), Entre dire et faire (Grasset,
1989), Ecrits sur le racisme (Bourgois, 1988).
Intégrisme, nationalisme, racisme, toxicomanie...
N'est-on pas en présence l'un nouveau «malaise
dans la civilisation» ?
Oui.
Mais tout autre que celui Freud, en son temps, avait
analysé. Pour Freud, le malaise dans la civilisation,
c'était, grosso modo, les frustrations
sexuelles et les sacrifices que la société
nous impose pour qu'on soit civilisé et poli,
alors qu'on a au fond envie de s'éclater.
Grâce
à Freud,
à la psychanalyse, à une certaine libération
sexuelle, c'est devenu faux. Le problème, aujourd'hui,
c'est au contraire la recherche de liens symboliques
forts. Il y a dans nos sociétés ce que
j' ai appelé une «pulsion de lien»
qui cherche à se satisfaire soit par un totalitarisme
individuel comme
la drogue, soit par des des micrototalitarismes
de sectes, de groupes, de nations.
Dans
cet entre-deux multiple et mouvant qu'est la vie, vous
pouvez rechercher deux choses: soit un lien partiel,
ouvert, précaire et donc
forcément angoissant, soit un lien total, intégral,
qui vous décharge complètement de vous-même,
mais vous rend du même coup objet de ce lien.
Derrière ce malaise, n'y-a-t-il pas, fondamentalement,
un problème d'identité ? L'individu de
cette fin de siècle n'est-il pas d'abord un homme
à la recherche
de son origine ?
Sans
doute. Un homme qui essaie de s'approcher sur la pointe
des pieds de son origine, de ce qui lui échappe
de lui-même, de son inconscient pour picorer
quelque petite nourriture. Un peu comme un papillon
qui s'avance vers une flamme et qui recule pour mieux
revenir: car soit il bascule dans le
feu de l'inconscient et il est foudroyé, déprimé
ou écrasé, soit il verse dans un exil
sans retour et alors il manque de nourriture.
Le problème, avec cette origine, n'est-ce pas
justement qu'elle nous échappe ? On l'aimerait
pleine, pure, mais on bute toujours sur l'autre, l'inachevé...
L'origine,
c'est ce qui fait être tout ce qui est. C'est
l'ensemble, infini, des forces inconscientes qui fait
que vous êtes là, avec vos précarités
et
vos insuffisances. Le problème, avec votre origine,
c'est qu'elle vous met un manque sur les bras. Quand
votre origine était, vous n'y étiez pas;
et
quand vous êtes là, c'est elle qui n'y
est plus. Il y a donc, d'emblée, un décalage
irréductible. En outre, effectivement, il suffit
que d'autres regardent votre origine au microscope pour
voir qu'elle est pleine de trous, de manques, ne serait-ce
que parce que les gens qui l'ont habitée avant
vous étaient eux-mêmes en manque.
D'où
le fantasme d'une origine pleine, intégrale,
source de toutes les formes de totalitarisme, ravageuses
ou débonnaires. Car le fantasme d'une origine
pure, ce n'est jamais que le fantasme
d'être entre soi, de ne pas être dérangé
par une trace gênante, par une différence
irréductible et inassimilable. On est bien chez
soi, entre soi, qu'on nous foute la paix !
Ce
qu'on ne voit pas, évidemment, c'est que les
différences, les taches, les dérangements
sont non seulement inévitables, mais des facteurs
de vie. Et
cela même dans la nature ! Les gens ont une vision
darwinienne des choses: une population sécrète
des différences qui luttent pour leur survie,
les plus fortes détruisant les autres.
C'est
totalement faux ! En réalité, une population,
même animale, sécrète des différences
pour se ramifier. Elle s'enrichit dans la mesure où
elle est capable d'intégrer ces différences,
en
revanche, si elle les détruit, elle s'appauvrit.
Autrement dit, l'intégration des différences,
de l'altérité, est une des dynamiques
les plus profondes pour se donner des chances de vie.
Oui, mais les gens cherchent plus à combler les
«trous» de leur origine qu'à les
assumer. Par la religion, par exemple...
| Si
certains reviennent aux religions, c'est moins pour
leurs croyances que pour la convivialité, l'entre-soi
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Les
religions sont une manière de gérer ce
lien à l'origine, de résoudre ces questions
fondamentales. Avec le risque, en voulant les rendre
supportables, de les faire taire et disparaître.
Avec
le danger aussi, dans les trois monothéismes
notamment, de résoudre, généralement
d'une manière assez violente, les problèmes
qui concernent l'existence des autres religions.
Mais
les religions ne sont que des solutions particulières.
Et si certains y reviennent, c'est moins pour leurs
cro- yances que pour la convivialité, l'entre-soi,
qu'elles instaurent. Les
gens qui y participent ne sont d'ailleurs pas toujours
dupes; c'est seulement quand ils sont anxieux de voir
craquer ce lien symbolique qu'ils peuvent
devenir très raides, intégristes. Autrement,
ils sont plutôt calmes. La religion leur permet
de se retrouver en attendant d'oser poser les questions.
A
côté de cela, il y a une espèce
de confrontation de l'homme avec sa nudité, le
monde, une exigence authen- tique de maintenir des liens
mobiles et vivables.
De fait, si retour il y a,
il est moins aux religions instituées qu'en amont
de celles-ci, là ou les grandes questions se
posaient, juste avant que les religions s'en emparent
pour les gérer ou les digérer:
- qui êtes-vous
?
- Qu'êtes-vous
appelé à être ?
- Où en êtes-vous
?
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Le
but des études devrait être de former les
gens pour les aider à se déformer, et
non à garder une forme
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Et
la drogue ?
Elle
est en réalité une métaphore, le
symbole d'une recherche qui est celle de tout le monde,
mais qui est vécue très diversement. Le
toxicomane, le vrai, n'est pas, comme on le croit
souvent un peu naïvement, quelqu'un qui cherche
simplement le plaisir et qui finit, malheureusement,
par devenir dépendant. Non, c'est quelqu'un en
quête d'un lien total, qui
cherche précisément la dépendance
à la drogue.
C'est parce qu'elle le rend dépendant
que la drogue est intéressante pour le toxico.
C'est un lien qui vient de lui et qui est en-dehors
de lui, qui
le tient totalement, comme un gourou, un maître
absolu, un dictateur. C'est donc une forme de montage
dans lequel l'altérité, la sienne comme
celle des autres, c'est-à-dire tout ce qui
lui échappe, se trouve maîtrisée,
détruite, écrasée.
Demandez à
un toxico ce qu'il aimerait faire tout à l'heure,
la réponse est immédiate: se shooter.
En revanche, si on
vous demande ce vous aimeriez faire de votre vie, vous
n'avez pas de réponse toute prête. Votre
désir est ouvert, indéterminé,
nébuleux. Chez
certains d'ailleurs, maladie symétrique de celle
du drogué, il est si ouvert que rien ne peut
jamais le rencontrer et rien n'arrive.
Ne sommes-nous donc pas tous des drogués, ne
serait-ce que dans nos logiques de carrière et
de pouvoir ?
Tout
ce qu'on fait, que ce soit une locomotive, un bouquin
ou une émission radio, à partir du moment
où on le fait comme le veut notre société,
c'est-à-dire
avec passion et de façon structurée, est
en effet un peu une drogue. Toute activité instaure
un lien de dépendance qui vous amène aux
limites de votre projet, de ce que vous avez fait.
Soit
vous êtes capable de franchir cette limite, d'envisager
des mutations et des changements, et vous
acceptez alors de ne pas vous identifier avec ce que
vous avez fait et donc d'en être dessaisi. Soit
vous vous cramponnez et cela devient un lien
comme la drogue ou l'hypnose: vous restez possédé
par ce que vous avez fait, votre statut, et généralement
c'est la mort.
Le
chômage
Sans nier l'importance des facteurs économiques,
le chômage n'est-il pas aussi le fruit de ce même
genre d'encroûtement de l'être ?
Le
chômage pose la question de l'entre-deux places.
D'habitude, on imagine un emploi comme un fromage, une
place dans laquelle on fait son trou,
au risque d'ailleurs de devenir un rat, c'est-à-dire
quelque chose de très féroce.
J'ai, personnellement,
une conception plus ouverte de l'emploi. Une place,
pour moi, c'est d'abord
un potentiel de déplacement, ce qui nous permet
de placer le pied pour pouvoir nous déplacer.
Le problème du chômeur, en réalité,
c'est qu'il
est pris à son insu dans une place qu'il ne connaît
pas, qui est tellement totale, tellement fermée,
qu'il n'a pas les moyens de se déplacer. Cette
place peut, par exemple, s'être réduite
à son narcissisme, n'ayant alors aucun support
de mémoire, de lien, d'ouverture, il devrait,
pour chercher
une place, commencer par se quitter lui-même.
Or, cela lui fait peur; car s'il se quitte, il risque
de se perdre. Du coup, il reste à son propre
chevet,
en train de voir s'il existe. Mais si on est réduit
à toujours vérifier si on existe, on n'existe
plus. Car exister cela veut dire rejouer sans cesse
son existence.
Tout chômeur nous pose une question existentielle:
quelle part de nous-mêmes met-on dans notre travail
?
Absolument.
En réalité, des pans entiers, essentiels,
de l'être de ceux qui travaillent sont bien souvent
au chôma- ge. Cela, parce qu'ils sacrifient à
la place où ils se trouvent la plupart des ressources
immenses qui dorment en eux ou bouillonnent sans issue,
et qui les appelleraient justement à se déplacer,
c'est-à-dire à passer au-delà des
limites de ce qu'ils ont fait. Mais on retrouve là
la même contradiction entre la sécurité
d'un lien total et l'insécu- rité d'un lien
ouvert.
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Les
hommes prennent des mesures provisoires, en attendant
d'oser ou de pouvoir affronter les vraies questions
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Pour pouvoir se déplacer, qu'on soit chômeur
ou travailleur, encore faut-il l'avoir appris...
C'est
le problème de notre système scolaire,
qui est lui-même très fermé, bloqué.
Le rôle de l'école, pour moi, ne devrait
pas être d'apprendre des
choses, mais d'apprendre à apprendre, notamment
à prendre place et à se déplacer.
Le
but des études, formations
et stages
Les études, les formations, les stages c'est
bien, mais leur
but devrait être de former les gens pour les aider
à se déformer, et non à garder
une forme.
Apprendre à se déplacer, n'est-ce pas,
au fond, apprendre à mourir ?
On
peut vivre au-delà de sa mort, intégrer
sa mort à sa vie. Les gens qui vivent de façon
morbide sont ceux qui n'ont jamais intégré
leur mort à leur
vie. L'humanité, les sociétés humaines
font et vivent des choses extraordi- naires. Le problème,
c'est que les hommes ne sont pas toujours à la
hauteur
de ce qu'ils font et de ce qui leur arrive. Partout,
ils n'arrêtent pas de prendre des mesures provisoires,
en attendant d'oser ou de pouvoir affronter les vraies
questions.
Le
malheur, c'est que le «en attendant» peut
durer toute la vie. J'ai connu des personnes atteintes
du sida qui ont fait des conquêtes fabuleuses,
simplement
parce qu'elles étaient à la hauteur ce
qui leur arrivait. A la limite, faites comme si vous
aviez le sida et, vous allez voir, vous deviendrez un
homme
sublime.
Propos
recueillis par Michel Egger
«Le peuple psy», Daniel Sibony,
Editions Balland, 1993
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