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Voici
venu le temps du bonheur obligatoire
Essai
de Pascal Bruckner : «L'euphorie perpétuelle» Grasset.
271 pages
- L'Hebdo
- 23 mars 2000 par Michel Audétat
- [Texte
intégral]
Pascal
Bruckner analyse brillamment l'émergence d'un nouveau
dogme dans nos sociétés vouées au culte du bien-être:
«le devoir de bonheur».

Pacal
Bruckner - L'hédonisme contemporain est hanté par l'obcession
de la faillite
LA
PROSE DES JOURS N'EST PAS TOUJOURS FACILE À DÉCHIFFRER.
LA VIE QUOTIDIENNE est une matière confuse, épaisse,
engluante, si bien qu'on éprouve de la reconnais- sance
pour celui qui vient y répandre un peu de clarté intellectuelle.
Prenez Pascal Bruckner : voilà quelqu'un qui n'a pas
son pareil pour discerner dans l'ordinaire de nos vies
les grands choix philosophiques qui s'y disputent. Le
livre qu'il publie ces jours-ci fournit une véritable
radiographie de nos humeurs. Au fil des pages, on verra
qu'il y est question de nos soucis de santé, de nos
agendas saturés, du pénis démoralisé, de la presse frivole
qui nous console tant bien que mal, et même des aléas
météorologiques susceptibles de faire souffler un brin
d'imprévu sur nos existences. Malgré cela, «L'euphorie
perpétuelle» est un essai sur le bonheur. Et c'en est
un de le lire.
Le
bonheur, tout le monde serait fait pour ça si l'on en
croit les écrans publicitaires ou les manuels délivrant
les secrets d'une vie réussie. Il serait entre nos mains;
il ne dépendrait que de nous; c'est ce qui se répète
partout, sur tous les tons. Le bonheur est entré dans
le registre du devoir constate Pascal Bruckner. Il est
devenu un impératif catégorique.
Le
XIe commandement de nos sociétés démocratiques.
Soyez donc bien dans votre peau, dans votre tête
ou dans votre lit, sinon vous serez coupable de ne pas
l'être.
Le
fond de l'affaire, c'est que la souffrance est désormais
tenue pour un scandale. Elle inspire une allergie croissante
dont témoignent les extensions nouvelles du souci thérapeutique.
Vivre et se soigner, cela finit par se confondre. On
ne mange plus; on pèse les calories qu'on ingère en
s'inquiétant de son transit intestinal. On ne faitplus
l'amour; on surveille et on entretient son tonus sexuel.
On ne croit plus en Dieu; on cherche une spiritualité
qui nous garantirait un supplément de bien-être en calmant
nos angoisses. Et la douleur des autres nous est devenue
insupportable. D'où cette prière faite aux mourants
d'aller rendre leur dernier soupir loin de notre vue.
A
vouloir ainsi gommer la souffrance, on y devient plus
sensible. Au lieu de pouvoir l'oublier, ce qui devrait
être permis au bien portant vivant dans le « silence
des organes», on ne parvient plus à en écarter l'obsession.
Le corps se transforme dès lors en objet de soupçon
permanent. Sur lui planent mille menaces qu'il faut
sans cesse conjurer : «Notre hédonisme, loin d'être
un épicurisme de bon aloi ou un dionysisme orgiaque,
est habité par la disgrâce et la faillite.» Les vitrines
du consumérisme sont souriantes, mais la grimace se
devine.
Brûler
les plaisirs
Pour
l'Europe chrétienne du Moyen Age, en revanche, la souffrance
n'était pas un scandale dans la mesure où elle avait
un sens. Elle était le prix de la Chute. La marque de
notre imperfection. Une misère qu'il s'agissait d'aimer
puisqu'elle contenait aussi la promesse du salut. Par
conséquent, on devait se méfier des félicités terrestres
qui sentaient le soufre. Au XVe siècle, rappelle Pascal
Bruckner, on dressait des «bûchers de plaisir» pour
y brûler les jeux, livres, bijoux, perruques et autres
vanités qui éloignaient le chrétien de son Dieu. Le
pari portait sur un bonheur qui n'était pas de ce monde.
De
son âge des Lumières, Voltaire rétorquera que «le paradis
est là où je suis». Alors que débute le retrait de Dieu,
triomphe l'idée que le genre humain n'est pas enchaîné
à son malheur. Le siècle de l'Encyclopédie fait miroiter
les plus réjouissantes promesses. La raison permettrait
à l'homme de régner en maître sur sa propre vie. Eclairé
par l'instruction et les philosophes, il serait capable
de corriger les maux qu'il s'inflige. L'aspiration au
bonheur tomberait ainsi sous sa juridiction; elle relèverait
désormais de sa liberté et de sa responsabilité.
Que
s'est-il alors passé pour que cette liberté se transforme
en fardeau ?
Comment
l'espérance d'une vie meilleure s'est-elle métamorphosée
en surveillance inquiète de son image, de sa ligne,
ses artères ou ses orgasmes ? Il y a d'abord le fait
que l'homme émancipé de Dieu s'enivre de sa puissance
et pense pouvoir assujettir la félicité à son idéal
de maîtrise : «Nous serions maîtres de notre destin
comme de nos ravissements, capables de les édifier et
de les convoquer à loisir. Voilà le bonheur entré à
côté de la technique et de la science dans la liste
des exploits prométhéens : nous devrions le produire
au double sens du terme, le susciter et l'afficher.»
Ambition bien sûr exorbitante, les ruses du bonheur
valant bien celles de la raison.
Mais
Pascal Bruckner décrit aussi une autre logique. Le propre
de l'homme moderne, soutient-il, c'est cette découverte
que la vie n'est pas condamnée à la répétition, que
du neuf peut en surgir, que cela dépend de lui. Or,
en même temps que s'affirme cette conscience nouvelle,
croît la sensibilité à tout ce qui contrarie la rupture.
La grisaille des jours. La quotidienneté poisseuse à
laquelle il est si difficile de s'arracher. La routine
qui affadit les plaisirs. La province de Flaubert où
dépérit Emma Bovary. L'Ennui qui désespère Baudelaire
...
- La
condition moderne est inséparable de ce sentiment
- de
vivre immergé dans la banalité des choses.
«Plutôt
la barbarie que l'ennui», s'est écrié Théophile Gautier.
Empruntant conjointement les chemins de l'art et de
l'action politique, la révolte contre la vie quotidienne
va connaître un destin flamboyant. On accuse le bourgeois
d'avoir ramené la jouissance au confort de ses pantoufles.
On veut faire son salut hors de la banalité. C'est une
quête d'intensité qui court à travers les générations
modernes. Les surréalistes guettent le merveilleux au
coin de la rue. Les situationnistes proclament qu'ils
ne veulent pas «d'un monde où la garantie de ne pas
mourir de faim s'échange contre la certitude de mourir
d'ennui». On ne parle plus d'une vie heureuse, le rebelle
du quotidien trouvant au mot de bonheur un relent de
médiocrité casanière, mais d'une vraie vie qui serait
forcément ailleurs.
Rire
malgré Grozny
D'une
certaine manière, la société consumériste a réalisé
le programme de ceux qui la contestaient. «Vivre sans
temps mort et jouir sans entraves» lisait-on sur les
murs du Paris enragé. Pouvait-on mieux prophétiser la
civilisation du divertissement perpétuel et du Viagra
? Celle qui exhorte chacun à réaliser ses désirs pour
être en accord avec soi et ses semblables. Celle qui
élève le bonheur à la hauteur du devoir moral. Ce n'est
pas exactement la révolution attendue, mais c'en est
une tout de même : «Jadis ennemis irréductibles, morale
et bonheur ont fusionné; c'est de ne pas être heureux
qui est immoral aujourd'hui, le Surmoi s'est installé
dans la citadelle de la Félicité et la dirige d'une
main de fer.»
C'est
cette prétention morale que le livre de Pascal Bruckner
voudrait discuter. Dans ses dernières pages, il cite
un passage de Proust où Madame Verdurin apprend le naufrage
du «Lusitania» en même temps qu'elle déguste son premier
croissant depuis le début de la Grande Guerre. La tragédie
lui arrache des paroles horrifiées. «Mais la mort de
tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite
au milliardième car tout en faisant, la bouche pleine,
ces réflexions désolées, l'air qui surnageait sur sa
figure, amené là probablement par la saveur du croissant,
si précieux contre la migraine, était plutôt celui d'une
douce satisfaction.»
L'ironie
proustienne est bien sûr délectable. Et on jurerait
avoir déjà rencontré des Madame Verdurin dans son entourage.
Mais soyons francs : les bombardements de Grozny nous
ont-ils empêchés de rire ou d'aimer ? On peut trouver
désolante cette impossibilité à concilier la félicité
et la morale, mais Pascal Bruckner en retient au moins
une leçon de prudence politique. On comprend ainsi que
«le bonheur ne saurait être la fin ultime des sociétés
humaines ni le fondement de l'action».
«L'euphorie
perpétuelle». De Pascal Bruckner. Grasset. 271 p
L'HEBDO
• 23 mars 2000
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