Les limites actuelles de la lutte antisectes

De l'efficacité de la lutte antisectes en France

par Arnaud Palisson

Première partie

14 août 09 à 09:46
Source: http://trantor.vox.com

Georges Fenech

Deuxième partie

24 sept. 2009 à 18:08
Source: http://trantor.vox.com/

Paraphrasant Indiana Jones dans ... Le temple maudit, je dirais qu'un criminaliste ne s'en tient qu'aux faits. Aussi, j'attends que M. Fenech me prouve en quoi mon pamphlet relève du tissu de mensonges. Dans l'attente – fébrile – de sa réponse, je poursuis mes élucubrations miviludesques.

                                                                           Virgil "Bud" Brigman
                                                                           dans The Abyss

Nous avons vu précédemment que la Miviludes actuelle est à la lutte antisectes ce que la boîte à musique est à Wolgang Amadeus Mozart.

Las de présider un gâchis de ressources matérielles et humaines, Georges Fenech entend bien faire changer son institution. Dans son rapport pour 2008 (p. 165 à 168), la Miviludes envisage sa propre évolution pour les années à venir. Elle fait à cette occasion plusieurs propositions pour améliorer la lutte antisectes en France.

L'entreprise est légitime. Et force est de constater qu'il s'agit là des propositions les plus importantes depuis la création de la mission interministérielle. Malheureusement, on ne peut qu'espérer qu'elles resteront lettre morte. Car le futur de la lutte antisectes que dessine ici la Miviludes s'annonce peu reluisant.

Inventaire des ornières dans lesquelles la Mission menace de s'enliser.

1 – Super-Miviludes, version 3

Ainsi, Georges Fenech entend

Doter la Miviludes d'une dimension décisionnelle et opérationnelle dans un nouveau cadre législatif.

Erreur no 1: accroître les pouvoirs d'enquête et de décision de la Miviludes

S'engager dans cette voie revient à créer un machin administratif dont les décisions seraient quasi-systématiquement attaquées devant le juge administratif. Ce qui en obérerait sérieusement l'efficacité et la crédibilité.

2 – Multiplication des ''spécialistes généralistes''

Instituer au sein de chacune des neuf directions régionales de la protection de la jeunesse un correspondant-dérives sectaires

Créer au sein de chaque conseil départemental de la prévention de la délinquance un groupe de travail consacré spécifiquement aux dérives sectaires

Georges Fenech souhaite donc ardemment poursuivre sa décentralisation de la lutte contre les dérives sectaires. On l'a vu dans la première partie (§ 3) de cet article, cette démarche est vouée à l'échec, en raison d'un manque de motivation, de formation, de culture et d'assiduité des structures inter-administrations dans les départements et les régions.

La Miviludes veut nous convaincre qu'un gratte-papier de la DDASS de Guéret, bombardé correspondant-dérives sectaires, est en mesure d'apporter beaucoup à l'enquête parce qu'il détient une information. Mais, généralement, cette information existe sous forme de rapport écrit. Il suffit au gratte-papier de transmettre ce document aux enquêteurs: les policiers et les magistrats savent lire ! Dès lors, il n'est guère besoin d'ériger ledit fonctionnaire local en auxiliaire de justice.

Mais surtout, ces deux propositions reflètent autant d'erreurs fondamentales quant aux capacités de l'administration de participer à la lutte antisectes.

Erreur no 2: confier le suivi de tous les groupes sectaires répertoriés à une poignée d'agents de l'État incompétents en matière d'enquêtes et de renseignement.

En effet, dans ces conditions, aucun de ces fonctionnaires généralistes ne peut s'ériger en spécialiste et n'est donc en mesure de fournir des informations fiables, pointues et pertinentes à des services qui en ont besoin. Aucun service de police judiciaire ne peut se contenter d'un signalement, deux courriels et trois pages web.

Erreur no3: considérer que le besoin primaire des administrations en matière de sectes est de l'information permettant de savoir si un mouvement est dangereux ou non.

En réalité, le réel besoin, ce sont des informations précises permettant de déterminer si un mouvement sectaire se livre à des activités répréhensibles. Ce n'est pas la même chose. Les enquêteurs et les magistrats n'ont pas besoin d'informations sur le qui et le quoi (ils les connaissent déjà...), mais sur le pourquoi et le comment.

Ainsi, à la question:

La mairie de Trifouillis-les-Oies doit-elle accepter de louer la salle communale à l'Association spirituelle et périgourdine de la Nouvelle Annonciation ?

Aujourd'hui, la Miviludes répond:

Non, car nous détenons le témoignage d'une ancienne adepte qui décrit l'association comme une secte. Nous estimons pour notre part qu'il s'agit plutôt d'un mouvement à dérive sectaire.»

Fichtre, quelle audace ! Sauf que si la mairie suit le conseil de la Mission, elle risque fort de se prendre un recours devant le tribunal administratif. Et de le perdre.

La vraie question serait plutôt:

La Brigade de protection des mineurs de la Police judiciaire de la Préfecture de Police enquête sur un viol commis sur mineur de 15 ans par une personne ayant autorité. Cette dernière serait à la tête d'un groupe dénommé Association spirituelle et périgourdine de la Nouvelle Annonciation. La Miviludes est-elle en mesure de nous fournir des documents recevables en justice et permettant de prouver que les agressions sexuelles sont encouragées au sein de ce groupe ?

La réponse devrait être:

La Mission dispose d'un original d'un ouvrage intitulé Volonté Céleste (éd. du Prophète, Cahors, 2007), rédigé par Robert Lepage, le fondateur de ladite association. Il y mentionne explicitement que les relations sexuelles avec les enfants sont un privilège réservé aux hiérarques de la congrégation (p. 212 à 215) et que les parents qui offrent ainsi leur enfant en sacrifice accèderont plus facilement à un niveau élevé de conscience (p. 334-335).

Une fois cet ouvrage consulté, les policiers de la PJ n'auront plus qu'à mettre la main sur cet ouvrage lors de leur perquisition et orienter leurs interrogatoires et leurs investigations en fonction.

Malheureusement, ce n'est pas un gratte-papier de la DDASS de Guéret qui sera capable de fournir une telle réponse.

3 – Une cellule d'experts opérationnels

Parallèlement, la Miviludes appelle de ses vœux « la création d'une cellule d'experts opérationnels sur le terrain à laquelle pourraient faire appel les enquêteurs et magistrats saisis d'un dossier semblant présenter une dimension d'emprise sectaire. Il a en effet été constaté que, quels que soient les efforts déployés pour la formation des enquêteurs et des magistrats, la matière reste particulièrement difficile à appréhender.»

La Miviludes veut impliquer toujours davantage de fonctionnaires lambda (ni policiers ni magistrats), généralistes et locaux. Autrement dit, la cellule d'experts de terrain qui aiderait les enquêteurs en matière de dérive sectaire serait composée d'agents de l'État n'ayant pas la moindre idée de ce que doit être une enquête judiciaire.

Par ailleurs, je trouve particulièrement paradoxal:

  • de prétendre que la matière "dérives sectaires" est « particulièrement difficile à appréhender » pour les magistrats et les enquêteurs, malgré les nombreuses formations disponibles;
  • et de laisser entendre que cette matière serait nettement plus facile à intégrer pour des fonctionnaires locaux lambda.

Georges Fenech persiste et signe (p. 167-168):

Les victimes d'emprise sectaire ne sont pas des victimes comme les autres. Leur audition est parti- culièrement délicate et présente sur le plan technique de réelles particularités. De plus , et surtout, l'enquête présente pour elles une nouvelle source de déstabilisation, voire de danger, dont les pou- voirs publics sont comptables à leur égard. Pour cette raison encore, une cellule spécialisée d'appui à l'enquête serait un apport irremplaçable.

Ce paragraphe est un véritable non-sens, un insondable mystère dans un rapport écrit et supervisé par deux anciens juges d'instruction ! En effet, on peut dire objectivement que:

  • les victimes de viol,
  • les victimes de tentatives de meurtre

ne sont pas des victimes comme les autres.

Mais dire que les victimes de sectes ne sont pas des victimes comme les autres est proprement absurde. Dans un mouvement à dérive sectaire, il peut y avoir des victimes de viol ou de tentative de meurtre, des mineurs victimes d'agression ou de privation. Si un policier sait auditionner un enfant victime d'attouchements sexuels dans une école publique du 11ème arrondissement de Paris, il saura auditionner un enfant victime d'attouchements sexuels dans une communauté religieuse déviante de la Creuse. Et ce n'est pas à un gratte-papier de la DDASS de Guéret d'expliquer à un commandant du SRPJ de Limoges comment mener l'audition dudit bambin.

4 – Un observatoire central

Le rapport 2008 de la Miviludes poursuit:

De plus, un phénomène de dérive sectaire ne se détecte pas toujours en un point unique. Il s'identifie au contraire bien souvent par des recoupements avec d'autres dossiers, dont sont saisies diverses autorités en divers points du territoire, voire à l'international. Dans ces conditions, un observatoire central est un auxiliaire indispensable à l'enquête. (p.167)

Là aussi, la Miviludes veut réinventer la roue. Et encore, la roue voilée...

Erreur no 4: créer des institutions redondantes de non spécialistes auxquels ils est donné préséance sur des organes préexistants composés de spécialistes.

Ce que ferait cet observatoire, les spécialistes de la DCRG (devenue DCRI et SDIG) le font depuis des décennies ! M. Fenech se méfie-t-il à ce point des services de renseignement (auxquels la Miviludes s'abreuve pourtant jusqu'à plus soif) qu'il veuille créer son double ? On a fait fusionner les RG et la DST pour mettre fin à d'aberrantes redondances. Georges Fenech veut-il les réintroduire par la petite porte ?

Erreur no 5: estimer que des personnes non liées au droit, à la police ou la justice pourraient aider les enquêteurs.

Qui va intégrer cet observatoire central ?

  • Des hauts fonctionnaires ? Ils sont très généralistes et ne sont à la tête de ce genre d'institution qu'en attente d'une mutation.
  • Des universitaires ? L'idée est intéressante de prime abord. Mais si l'on se fie aux universitaires qui ont travaillé à la Miviludes, soit dans les organes de la Mission, soit à titre de stagiaires, on ne trouve guère que des sociologues ou des élèves de l'ENA. J'estime que ce n'est pas avec ce genre de représentants des facultés et des grandes écoles que l'on va faire avancer la lutte antisectes.

La Miviludes veut aider les enquêteurs et les juges dans leur dossier pour faire traduire les gourous devant les tribunaux ? Qu'elle aille donc chercher des doctorants en droit, des élèves de l'ENM, des postulants au Barreau. Et qu'elle arrête de nous prendre la tête avec des considérations de sociologie des religions. Pourquoi ? Parce que c'est hors sujet.

Erreur no 6: charger des groupes spécialisés d'enquêter sur des affaires sectaires sans avoir de fond documentaire ni de capacité d'analyse en termes de renseignement

Un observatoire ne fait qu'observer, collecter les informations et les entasser dans une armoire. Mais si l'on veut vraiment que cette accumulation serve à quelque chose, il faut un processus de validation puis d'analyse des informations. Autrement dit, un processus de renseignement. Tant que la Miviludes ignorera la culture du rensei- gnement, elle sera incapable d'évoluer dans le sens d'une meilleure efficacité dans la lutte antisectes.

5 – Les fausses bonnes idées

Le rapport 2008 de la Miviludes avance tout de même deux idées qui ont le mérite de s'intéresser à des structures d'enquêtes déjà existantes. Mais elles achoppent sur les modalités d'une spécialisation à outrance de ces services:

Créer au sein des pôles d'instruction économiques et financiers une spécialisation dans le domaine des flux litigieux d'origine sectaire.

Selon la Miviludes, il faudrait qu'existent des enquêteurs et des magistrats spécialisés sur les sectes, à l'image des juges spécialisés en antiterrorisme. Le problème avec cette comparaison, c'est qu'elle est totalement biaisée. En France, on estime que l'institution que sont les juges antiterroristes constitue la plus belle invention après le fil à couper le beurre. Mais il faut la relativiser grandement. Si elle s'avère efficace, c'est parce que les magistrats spécialisés en terrorisme ont toujours à faire à des organisations de même obédience. Mais donnez à un juge spécialisé sur le terrorisme basque un dossier d'activistes sikhs ou tamouls, et ça ne va plus être la même ! Car les réseaux opérationnels et d'influence, les cibles, les motivations, les modes opératoires sont ici totalement différents de ceux de l'ETA.

Une sur-spécialisation en matière sectaire chez les magistrats instructeurs spécialistes du pôle financier peut sembler intéressante. Mais elle soulève immédiatement deux questions:

  • Y aurait-il suffisamment d'affaires de cet ordre pour justifier de telles spécialisations ?
  • De plus, qu'est-ce que les flux litigieux d'origine sectaire ont donc de si particulier pour légitimer une telle spécialisation ?

Troisième partie

quelque chose de pertinent pour la lutte antisectes
5 oct. 09 à 20:41
Source: http://trantor.vox.com/
                                                         Jimmy Malone
                                                         dans Les incorruptibles (1987)

L'État français et les sectes, c'est:

  • cinq rapports parlementaires en trente ans,
  • une mission interministérielle qui tourne à vide depuis onze ans,
  • une demi-douzaine de circulaires ministérielles inscrites au panthéon de la tautologie,
  • des parlementaires et des hauts-fonctionnaires qui se tressent des lauriers et vantent le pays comme étant à l'avant-garde mondiale de la lutte antisectes.

Pour paraphraser Coluche:

En politique antisectes française, on est parmi les meilleurs du monde... en politique antisectes française ...

Car compte tenu des ressources consacrées à la matière, la lutte antisectes en France, ce n'est ni la pointe, ni la crème. C'est un modèle absurde dans lequel l'administration tente de dynamiser un processus essentiellement judiciaire. Et cela ne fonctionne pas. Que ceux que ça étonne lèvent la main... Il est grand temps de changer de paradigme et de permettre à la justice – au sens large – de reprendre les rênes.

Exit donc la Miviludes, et ses stériles gesticulations administratives.

Introducing le renseignement (1) et plus exactement le renseignement criminel (2) appliqué aux sectes (3).

1 - Le concept de renseignement

On peut définir le renseignement comme une information validée, fiable et pertinente transmise à un décideur pour lui permettre d'adopter les résolutions appropriées.

En France, au sein des services de l'État, le renseignement n'existe, pour ainsi dire, que sous la forme de rensei- gnement de sécurité, c'est à dire relatif à toute menace susceptible de porter atteinte à l'intégrité des institutions étatiques, à la paix sociale et à l'ordre public.

Comme la plupart des sujets d'intérêt, les sectes font l'objet d'un suivi en termes de renseignement de sécurité. Ce qui signifie qu'aujourd'hui encore, on considère la dangerosité des sectes d'abord et surtout à l'aune de leurs atteintes potentielles aux intérêts fondamentaux de la Nation. C'est une erreur stratégique.

Certes, on connaît quelques affaires de sectes ayant défrayé la chronique en la matière (concernant la Sciento- logie, cf. Serge Faubert, Une secte au cœur de la République, livre incontournable, même 16 ans après sa parution). Mais l'écrasante majorité des affaires judiciaires à connotation sectaire relèvent d'infractions de droit commun.

Dans 99 % des cas, les organisations sectaires suivies par la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) le sont en raison de leur dogme incitant à la commission d'infractions et de leurs activités afférentes.

Cela conduit à des situations absurdes en pratique. Prenons un exemple : imaginons une organisation sectaire dont les principaux dirigeants sont mis sur écoute téléphonique. Le ministère de l'intérieur craint en effet d'importantes manifestations de la secte devant le Palais de justice de Paris, en marge d'un important procès qui va s'y tenir. Nous sommes là dans un contexte de renseignement de sécurité.

Mais au cours d'une de ces interceptions administratives, les officiers de la DCRI apprennent que l'un des dirigeants de la secte envisage de lancer une série de menaces afin d'intimider les témoins à charge au procès. Il ne s'agit plus là de trouble de la paix publique, mais d'infractions de droit commun.

Le problème, c'est que cette conversation téléphonique a été interceptée dans le cadre d'une écoute octroyée par une haute autorité administrative, pour des motifs de possibles atteintes à l'ordre public. Aussi, même si la DCRI transmet l'information à la police judiciaire, celle-ci ne pourra pas produire la conversation enregistrée devant la justice pour obtenir la condamnation du délinquant. En effet, l'écoute téléphonique n'a pas pu avoir lieu dans le cadre d'une commission rogatoire ordonnée par le juge d'instruction ultérieurement chargé de l'enquête ! Il ne reste plus qu'à espérer que le domicile du sectaire regorgera encore d'éléments de preuve que les enquêteurs pourront saisir lors d'une perquisition sous commission rogatoire. On conviendra qu'il serait tout de même plus simple et plus efficace que l'information d'origine puisse être utilisée en justice pour obtenir la condamnation du délinquant.

À l'inverse, dans une enquête traditionnelle de police judiciaire, le service compétent ne conserve aucun élément informationnel autre que ceux ayant une valeur probante en termes de procédure. De fait, lorsque ce service de PJ sera de nouveau saisi d'une affaire impliquant la même organisation sectaire, il ne disposera plus d'informations contextuelles et devra reconstituer son dossier de A à Z. Il serait nettement plus efficace que le service de PJ dispose d'un fonds informationnel et documentaire dans lequel les enquêteurs pourraient se replonger pour démarrer leur nouvelle enquête sur de bonnes bases.

Dans ces circonstances, ni les pratiques de renseignement de sécurité ni celles d'enquête judiciaire ne se révèlent adaptées. Il convient donc de s'intéresser à une autre approche.

2 - Le renseignement criminel

Note: le terme Criminel est ici entendu dans son acception nord-américaine. Ainsi, au Canada, est un crime toute infraction figurant au Code criminel, par opposition aux infractions prévues par d'autres lois.

     2.1 - Le concept

Avec l'apparition du crime organisé en Amérique du Nord, à la fin du XIXème siècle, puis le développement du crime économique, les processus traditionnels d'enquête judiciaire ont connu des échecs retentissants. Établies de longue date pour traiter une criminalité relativement simple à appréhender, ces techniques d'investigation et de mise en accusation ne permettaient pas une connaissance suffisamment profonde des réseaux criminels et des mécanismes illégaux subtils développés par les délinquants modernes. Il devenait difficile voire impossible d'établir les implications de ces nouveaux criminels et d'obtenir du juge leur condamnation.

Il a ainsi été imaginé, dès les années 1960, de recourir à des pratiques issues du renseignement, afin de se doter d'une connaissance préalable et constante de ces criminalités complexes. Le but ultime du renseignement criminel est ainsi de découvrir des criminels, des réseaux et des procédés illégaux, mais aussi de participer à l'ar- restation des auteurs et de permettre la production à leur encontre de preuves solides devant les tribunaux. Et dans ces circonstances, dix informations brutes issues de dix administrations différentes ne vaudront jamais une information validée et analysée.

Pour ce faire, il importe que la police dispose d'un réseau de sources d'information, d'un important fonds documen- taire et de capacités d'analyse. Le renseignement criminel vient précisément donner un cadre légal à la planifi- cation, la collecte, la validation, la conservation et l'analyse et la diffusion en matière d'information crimi- nelle. Il permet également d'assurer l'intégrité de la chaîne de possession de la preuve: il s'agit là d'éviter qu'un avocat de la défense puisse remettre en doute la véracité d'une preuve en raison d'altérations qu'elle aurait pu subir entre sa collecte et sa production devant le tribunal.

     2.2 - L'exemple canadien

Au Canada, les services et autres ressources dédiés au renseignement criminel dépassent largement en nombre ceux consacrés au renseignement de sécurité. Cela s'explique: le Canada est nettement moins sujet aux actes terroristes que la France, tandis que les groupes de criminalité organisée y sont largement implantés.

Le renseignement criminel est rattaché aux enquêtes criminelles, mais il en demeure distinct. Son but est d'utiliser la culture et les techniques de renseignement dans le but de fournir directement aux enquêteurs des informations validées, fiables et pertinentes pour les aider à obtenir du juge une condamnation judiciaire de l'organisation criminelle en cause.

Le modèle de renseignement criminel canadien est impressionnant. Tous les corps de police canadiens (fédéraux, provinciaux, municipaux, autochtones) y participent. Un système informatique sécurisé permet à chaque corps de police (ou presque) d'alimenter une base de données centralisant les informations sur les individus et les organi- sations criminelles. Un organisme pancanadien, le Service canadien du renseignement criminel (SCRC), s'assure de la fluidité du système et de la circulation de l'information. Il développe par ailleurs actuellement un modèle intégré de renseignement criminel au niveau national.

Alors bien sûr, tous les secteurs d'activités interlopes ne peuvent pas être visées par une telle approche de ren- seignement. D'où la nécessité de prioriser certaines formes ou certains groupes criminels. C'est ce que le rensei- gnement criminel canadien dénomme souches de criminalité. Il en existe neuf, parmi lesquelles on ne citera que les deux plus médiatisées ces derniers temps: les gangs de rue et les bandes de motards.

Cette application à faire du renseignement criminel au plan fédéral se retrouve aussi dans les organisations de police à d'autres niveaux. Ainsi, au Québec, c'est la police provinciale, la Sûreté du Québec, qui est chargée de la lutte contre les motards violents. On lui doit ainsi l'éradication judiciaire au Québec des Hell's Angels, une organi- sation considérée comme l'une des mafias la plus influentes au monde. Et quand on connaît la sensibilité de la procédure pénale sur le continent nord-américain (c'est un monde qui sépare la France et le Canada en la matière), la police nationale du Québec n'en a que davantage de mérite.

3 - Vers un renseignement criminel en France ?

     3.1 - Un concept embryonnaire

Le renseignement criminel n'existe, pour ainsi dire, pas en France. Grand absent de la lutte antiterroriste (3.1.1), on le trouve à l'état de traces dans les GIR (3.1.2).

           3.1.1 - La lutte antiterroriste

Même en matière de lutte antiterroriste, il n'y a pas à proprement parler de renseignement criminel. En fait, deux conceptions différentes se côtoient:

  • Les services spécialisés de police judiciaire (Brigade criminelle de la Préfecture de police, Direction centrale de la police judiciaire,...) visent en premier lieu l'arrestation et la condamnation d'individus qui ont fomenté des actes terroristes. Leurs enquêtes sont dirigés par des magistrats spécialisés dans un type particulier de terrorisme (islamiste, corse, basque,...). Les policiers et les magistrats utilisent ici des méthodes d'investigation classiques et ne recourent pas aux processus de renseignement.
  • Les services de renseignement (DST et aujourd'hui DCRI) visent certes à arrêter les terroristes. Mais ils agissent d'abord pour détecter et éviter la commission d'actes terroristes. Pour ce faire, ils recourent à des processus de renseignement de sécurité. Les techniques et les objectifs sont tels que les informations collectées et surtout les moyens de le faire sont plus difficilement recevables devant un tribunal. C'est pour cette raison que, dans divers dossiers, les services de renseignement sont parvenus à faire cesser le trouble sans parvenir à faire condamner les mis en cause pour atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation.

Le terrorisme est la pomme de discorde des services d'application de la loi : un acte terroriste est à la fois une infraction criminelle grave et une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation. Qui doit avoir préséance : les services judiciaires ou ceux de sécurité ?

           3.1.2 - Les Groupes d'intervention régionaux

Les Groupes d'intervention régionaux (GIR) sont des pôles locaux d'enquêteurs issus de diverses administrations (police, gendarmerie, douanes, impôts) travaillant en étroite collaboration pour lutter contre les réseaux de délin- quance locale, notamment les divers trafics organisés dans des banlieues chaudes des grandes villes de France.

de J. Arquilla et D. Ronfeldt

 


Analyse du pro-sectarisme de la sociologue Susanne Palmer par Arnaud Palisson (trantor.typepad.com - janvier 2007)

France: la loi About-Picard et Néo-Phare, Première application de l'"Abus de Faiblesse" (trantor.typepad.com - janvier 2007)